Contes

La Maison du géant

[Conte écrit à l’occasion du concours  » les contes de la grâce ». Il a obtenu le troisième prix du jury et a été publié dans un recueil composé d’une quarantaine de textes.
Illustration : couverture de l’ouvrage, réalisée par l’artiste américain Ross Boone ]

*

Il était une fois une petite fille qui avait fort mauvais caractère. Elle était si rebelle que ses parents finirent par la chasser de la maison.

« Tu n’as pas ta place sous notre toit, lui dit sa mère tout en la poussant sur le seuil, d’ailleurs, les enfants comme toi n’ont pas le droit d’avoir de maison. Ils sont condamnés à errer dans la forêt pour toujours. Va retrouver ceux qui te ressemblent et ne reviens jamais : notre porte te sera toujours fermée ». Et l’ayant poussée dehors, elle referma le verrou.

La forêt était sombre. Un chemin y entrait. La petite fille se mit en route. Bientôt, il n’y eut plus que des arbres devant, derrière, à droite, à gauche, en haut, en bas. Tout était noir. Elle ne voyait que des ombres passer furtivement. Elle entendit le cri de la chouette, puis celui de la fouine et enfin celui du loup. Elle frissonna. Apeurée, elle se mit à courir sur le petit chemin qui parcourait la forêt.

Tout à coup, elle se cogna à quelque chose, ou plutôt quelqu’un. C’était un petit garçon, tout aussi effrayé qu’elle. L’effroi passé, elle lui demanda : « D’où viens-tu et où vas-tu ?

— Je viens du pays du froid et de la glace, dit l’enfant, et je cherche mon chez-moi.

— À quoi ressemble ton chez-toi ? demanda la petite fille

— À une maison de glace qu’on appelle igloo », dit le garçon.

Et les deux enfants se mirent en route à la recherche de leur chez-soi. La forêt était toujours aussi lugubre, mais être à deux les rassurait. Ils marchaient déjà depuis plusieurs heures quand ils se cognèrent à quelque chose, ou plutôt quelqu’un. C’était un enfant, tout aussi effrayé qu’eux. L’effroi passé, ils lui demandèrent : « D’où viens-tu et où vas-tu ?

— Je viens du pays des plaines et des chevaux sauvages, dit l’enfant, et je cherche mon chez-moi.

— À quoi ressemble ton chez-toi ? demandèrent les deux autres

— À une maison pointue qu’on appelle tipi », dit l’enfant.

Et les trois enfants se mirent en route à la recherche de leur chez-soi.

Bientôt, ils se cognèrent à quelque chose, ou plutôt quelqu’un. C’était une petite fille, tout aussi effrayée qu’eux. L’effroi passé, ils lui demandèrent : « D’où viens-tu et où vas-tu ?

— Je viens du pays du soleil brûlant, dit la petite fille, et je cherche mon chez-moi.

— À quoi ressemble ton chez-toi ? demandèrent les trois autres

— À une maison de terre qu’on appelle case », dit la petite fille.

Ils reprirent ensemble le chemin à la recherche de leur chez-soi, quand, ils se cognèrent à quelque chose, ou plutôt quelqu’un. C’était encore un enfant, tout aussi effrayé qu’eux. L’effroi passé, ils lui demandèrent : « D’où viens-tu et où vas-tu ?

— Je viens du pays des montagnes herbeuses, dit l’enfant, et je cherche mon chez-moi.

— À quoi ressemble ton chez-toi ? demandèrent les quatre autres

— À une maison transportable qu’on appelle yourte », dit l’enfant.

Ils reprirent tous les cinq leur marche à travers la forêt toujours aussi noire et lugubre à la recherche de leur chez-soi.

Ils ne furent pas surpris de se cogner à quelque chose, ou plutôt quelqu’un. C’était une petite fille, plus effrayée qu’eux. Son effroi passé, ils lui demandèrent : « D’où viens-tu et où vas-tu ?

— Je viens du pays que mes parents nommaient terre d’accueil, dit la petite fille, et je cherche mon chez-moi.

— À quoi ressemble ton chez-toi ? demandèrent les autres

— À une maison éphémère qu’on appelle hébergement d’urgence », dit la petite fille.

Ils reprirent leur recherche à travers cette sombre forêt peuplée d’enfants que leurs parents, lassés par leur désobéissance, avaient chassés de leur maison.

Bientôt, ce fut non plus cinq ou six enfants, mais des dizaines et des dizaines d’enfants qui se retrouvaient soudainement soudés par le projet de la recherche de leur chez-soi. Une maison appelée tantôt igloo, tipi, case, yourte, hébergement d’urgence, péniche, gratte-ciel, hôtel, cabane perchée, abris-carton, caverne, hutte, caravane, ruine, ou encore chambre d’hôpital. Tous cherchaient de toutes leurs forces un endroit où être bien, où être soi.

*

Soudain, ils aperçurent dans le lointain une faible lueur qui dansait au travers des arbres noirs de la forêt. Persuadés d’avoir trouvé une maison, ils se mirent tous à courir. La lumière se faisait de plus en plus forte, de plus en plus grande et de plus en plus attrayante.

« Je suis sûre que c’est la lumière de ma maison de glace, dit un enfant.

— C’est celle de ma maison sur l’eau, dit un autre.

— Je reconnais cette lumière, dit encore un autre, c’est celle de ma maison du ciel.

— Je sais bien que c’est celle de ma maison dans l’arbre », affirma une autre voix.

Comme tous étaient persuadés d’avoir retrouvé son chez-soi, ils coururent en direction de la lumière qui se faisait de plus en plus imposante. Bientôt, aveuglés par tant de clarté, ils se cognèrent à quelque chose, ou plutôt quelqu’un. C’était un géant. Un géant de lumière qui riait à pleine de dents.

Les enfants étaient affreusement effrayés. Le géant ouvrit la bouche et dit affectueusement : « D’où venez-vous et où allez-vous ?

— Nous venons de tous les pays du monde, dirent les enfants en tremblant, et nous cherchons notre chez-nous.

— À quoi ressemble votre chez-vous ? demanda le géant dont la peau brillait de mille feux.

— À une maison de terre ou de glace, une maison de l’eau ou du ciel, une maison éphémère ou transportable, pointue ou souterraine, qu’on appelle case, igloo, péniche, gratte-ciel, hébergement d’urgence, yourte, tipi ou encore caverne », dirent les enfants en chœur.

Le géant, qui n’était pas méchant, leur dit : « Vous êtes bien nombreux pour être logés dans une seule maison, mais j’ai ce qu’il vous faut. C’est d’ailleurs en pensant à vous, que je me suis mis en route. J’ai, moi aussi quitté ma maison. Suivez-moi et je vous promets de vous donner votre chez-vous.

— À quoi ressemble la maison que tu as quittée ? demanda un groupe d’enfants.

— À quoi ressemble la maison que tu nous donneras ? », demanda un autre groupe.

Le géant, qui étincelait, leur répondit : « Elles n’ont pas de forme ou d’attache comme les vôtres. Elles sont tissées dans l’étoffe des liens de ceux qui les habitent. On peut presque dire qu’elles sont vivantes, ces maisons-là ».

Un enfant protesta : « Elle n’a pas l’air vraie ta maison. Si elle n’a pas de forme, c’est qu’on ne peut pas la toucher.

— C’est que de ce côté-ci de la forêt, vos yeux sont obscurcis, reprit le géant. Ils ne voient pas les choses essentielles. Tenez, regardez là-bas. Que voyez-vous ? ». Et il pointa derrière eux, en direction du fin fond de la forêt. Les enfants eurent beau écarquiller les yeux, ils ne percevaient que des arbres devant, derrière, à droite, à gauche, en haut, en bas.

« Vous ne voyez rien ? demanda le géant. C’est bien dommage. Il y a là, juste derrière vous, un verger dont les fruits sont mûrs. J’aperçois des bananes, des goyaves, des kumquats, des cerises, des poires, des kakis, des oranges ou encore des caramboles. C’est un verger pour des enfants qui viennent de tous les pays du monde. Vous devez avoir faim à force d’errer dans cette vaste et sombre forêt ».

Le géant se déplaça lentement pour aller dans la direction qu’il avait indiquée. Et levant les bras, il fit en l’air le geste de cueillir quelque chose. Mais les enfants ne distinguaient aucun arbre. Pourtant, un après l’autre, les fruits apparurent entre ses mains géantes.

Le géant fit cadeau des fruits aux enfants et pendant que ceux-ci mangeaient, il leur dit : « Suivez-moi et je vous donnerai une maison.

— Est-ce que la maison brille, comme toi, monsieur le géant ? demande un petit garçon

— On peut dire ça, dit le géant.

— Tu nous donnerais cette maison gratuitement ? demanda timidement un autre enfant

— Croyez-vous que j’ignore que vous êtes sans le sou ? dit le géant en riant. De toute manière, aucun or amassé sur cette terre ne saurait être suffisant pour acheter une seule chambre de cette maison. »

*

Les enfants, assis dans un verger qu’ils ne distinguaient pas, restèrent silencieux un instant, contemplant le géant qui souriait et brillait.

Finalement, l’un d’eux prit la parole et dit : « Ce que tu dis est bien difficile à croire. Je n’ai pas de temps à perdre avec ces balivernes, j’ai une vraie maison à chercher ». Il se leva et partit. Alors qu’il s’enfonçait dans la forêt, quelques enfants le suivirent.

Le reste des enfants se tint encore silencieux un moment, contemplant le géant qui souriait et brillait toujours.

Finalement, l’un d’eux prit la parole et dit : « Moi, cette maison, j’aimerais qu’elle me ressemble. Sinon, je ne m’y sentirais pas bien dedans. Je pense que si je pouvais contribuer un peu, ça serait mieux. Et puis ça t’aiderait, on est nombreux quand même. 

— Oui, je suis d’accord, renchérit un autre. Je veux bien aider pour la peinture !

— Moi je fabriquerai les tapis, dit l’enfant de la maison pointue

— Et moi, les tableaux pour accrocher aux murs, assura celle qui cherchait la maison du ciel

— Moi les mosaïques, dit l’enfant à la maison de terre

— Et moi des tentures », dit un dernier.

Le géant riait devant cette cacophonie, puis reprit : « vous ne m’avez pas compris. Ce n’est pas la maison qui doit vous ressembler. C’est vous qui ressemblerez à la maison. Et c’est pour cela que vous y serez bien. Ne vous inquiétez pas. Cette maison est déjà parfaite, il ne lui manque aucune couche de peinture, aucun tapis, mosaïque, tableau ou tenture. Si vous la connaissiez, vous comprendriez que rien de ce que vous pourrez apporter ne ferait le poids…

« Cette maison n’a pas l’air belle pour moi » dit l’enfant qui avait parlé en premier. Il se leva et partit. Alors qu’il s’enfonçait dans la forêt, quelques enfants le suivirent.

Le reste des enfants se tint encore silencieux un moment, contemplant le géant qui souriait et brillait de plus belle.

Finalement, l’un d’eux prit la parole et dit : « moi, ce n’est pas la maison mon problème. C’est que je me souviens de ce que ma maman m’a dit il y a longtemps, quand elle m’a chassée de ma première maison. Elle m’a dit : « tu prendras garde aux créatures qui rôdent dans la forêt et qui promettent monts et merveilles pour attirer à eux les petits enfants ». C’était il y a longtemps, mais je n’ai pas oublié ces paroles pendant tout le temps de mon errance dans la forêt.

— Moi aussi, ma maman m’a dit ça, dit un autre

— Moi aussi, renchérit encore un autre

— Et moi aussi », dit encore un enfant.

L’enfant qui avait rappelé le souvenir de sa mère se leva et partit. Alors qu’il s’enfonçait dans la forêt, quelques enfants le suivirent.

« Et vous, que ferez-vous ? dit le géant

— Nous n’avons plus de maison, répondit un enfant. Nous avons cherché partout dans cette forêt, mais il n’y a que des arbres devant, derrière, à droite, à gauche, en haut, en bas. Notre seul espoir de maison est en toi. Nous te suivrons.

— En route, dit le géant. Le chemin ne sera pas de tout repos. Vous n’aurez qu’à mettre vos pas dans les miens ».

*

Les enfants redoutaient que les pas de géants ne fussent trop grands pour eux. Ils faisaient alors de grands bons pour ne pas le perdre de vue. Quand le géant eut distancé les enfants et que sa lumière ne les étourdissait plus autant, leurs yeux s’habituèrent à nouveau à la pénombre de la forêt. Et la peur de perdre le géant les gagnait à nouveau. C’est alors qu’ils remarquèrent que les pas de géant scintillaient et formaient en chemin lumineux sur le sol de la forêt. Cette découverte leur redonna de l’entrain.

Ils continuèrent d’avancer pendant une journée entière. Puis, épuisés, ils s’arrêtèrent dans une clairière toujours aussi sombre que la forêt. Le géant les abrita sous ses bras pour la nuit. Même s’il leur arrivait d’entendre le cri de la chouette, ou celui de la fouine ou encore celui du loup, ils n’avaient pas peur.

Au réveil, ils reprirent leur marche dans les pas scintillants du géant qui avançait toujours à son rythme de géant. Vers le milieu de la journée, ils arrivèrent devant un ravin, au bas duquel coulait une rivière. Au bord du gouffre, les enfants s’arrêtèrent interloqués. Devant eux, les pas du géant continuaient au-dessus du vide.

« C’est par là, allons-y, dit l’un des plus téméraires.

— Tu es fou, lui dit un autre, nous allons tomber.

— On a qu’à l’appeler, le géant. Dit encore un autre.

— C’est vrai ça, il est toujours trop loin devant. », se plaignit un dernier.

Et les enfants se mirent à crier tous en chœur : « Monsieur le géant, monsieur le géant, où es-tu ? »

Ils s’égosillèrent tant et si bien qu’ils finirent par avoir mal à la gorge.

Mais personne ne leur répondit. La nuit arriva.

Les pas du géant se firent encore plus brillants au cœur de la nuit. Les enfants se regroupèrent et se serrèrent les uns contre les autres. Les plus grands prirent soin des plus petits. Ceux qui avaient gardé des fruits en donnèrent à ceux qui n’en avaient pas. Et avant de s’endormir, l’un d’entre eux se mit à dire : « Ma maison de bois me manque.

— Ma maison pointue aussi, fit une petite voix

— Je me demande si nous arriverons un jour à la maison du géant, ajouta un autre

— Je me demande à quoi elle ressemble, dit un des enfants

— Moi je pense qu’elle est comme les arbres dans le verger invisible. Rappelez-vous comme ces fruits étaient bons. Ne nous ont-ils pas pleinement rassasiés ? », dit une voix plus assurée.

Sur cette parole pleine d’espoir, ils s’endormirent.

Même au matin, la forêt était toujours bien sombre. Jamais on n’y voyait le soleil directement. Les enfants s’éveillèrent et à leur plus grande surprise, ils trouvèrent le géant installé de telle sorte qu’il leur avant tenu de couverture et de rempart tout au long de la nuit.

« Mais tu étais où ? Tu es venu au milieu de la nuit ?

— Je ne vous ai jamais quitté, dit le géant.

— Mais, tes pas étaient bien devant nous…, dit un enfant perplexe.

— Je suis toujours devant, derrière, à droite, à gauche, en haut, en bas de vous, dit le géant. Je ne vous quitte pas d’une semelle. C’est vous qui me suivez, mais moi je ne vous quitte pas ».

Et il riait à pleine dent.

Encouragés par sa joie, les enfants se levèrent. Devant le ravin, ils hésitèrent cependant.

« Venez, dit le géant. Faites-moi confiance ».

Le premier enfant posa son pied dans les empreintes lumineuses du géant. Il semblait flotter entre ciel et terre. Les pas étincelants du géant formaient comme un pont suspendu au-dessus du vide. L’enfant continua ainsi à ouvrir la marche. Les autres enfants le suivirent. Bientôt, alors qu’ils avaient presque traversé tout le ravin, ils entendirent un petit cri. L’un des enfants était en train de perdre l’équilibre et de tomber. La main du géant le rattrapa.

« Pourquoi ne m’as-tu pas fait confiance ? dit le géant à l’enfant.

— J’ai regardé en bas, dit le petit, et j’ai vu les flots impétueux du fleuve. J’ai eu peur et j’ai perdu l’équilibre ».

La marche continua pendant des jours et des jours. Les jours se transformèrent en semaines et les semaines en mois. Certains enfants étaient découragés par la longueur du chemin.

« Dis, monsieur le géant, quand tu as quitté ta maison et que tu es venu jusqu’à nous pour nous chercher, est-ce que c’était un aussi long chemin ?

— Dis, monsieur le géant, quand est-ce qu’on arrive ?

— Dis, monsieur le géant, elle existe vraiment, ta maison ? Et d’abord elle est grande comment ? »

Les questions se succédaient et la marche s’allongeait. Mais le géant avait dit vrai : il était constamment devant pour montrer le chemin, derrière avec les plus faibles, à droite pour soutenir, à gauche pour encourager, en haut pour veiller et en bas pour empêcher les pieds de glisser.

Peu à peu, les enfants tissaient des liens entre eux, apprenaient à se connaître, à s’entraider. Parfois, le soir avant de dormir, il leur semblait que leurs cœurs se ramollissaient, que leurs poings s’ouvraient et qu’un feu étrange, à la fois doux et fort, brûlait à l’intérieur d’eux.

« Quand j’étais dans ma maison sur l’eau, dit un soir un des enfants, je ne ressentais jamais cela. Maman m’a chassé parce que j’étais trop dur avec les autres.

— Quand j’étais dans ma maison éphémère, dit un autre, mon cœur était froid et fermé. Mes parents m’ont chassé parce que je ne voulais pas aider.

— Quand j’étais dans ma maison du ciel, dit encore un autre, je n’aimais pas les gens. Mon père m’a chassé parce que je repoussais tout le monde.

— Aujourd’hui, dit un autre un peu hésitant, je commence à me dire que je ne serai plus si bien dans ma maison de glace… Sans vous tous, sans monsieur le géant aussi… ».

*

Un jour, ils s’arrêtèrent pour la nuit au pied d’un grand chêne.

Alors que la l’obscurité se faisait plus intense, un enfant remarqua que son voisin avait la peau un peu plus scintillante que d’habitude. Un autre trouvait que sa voisine laisser échapper quelques étincelles dans le noir. Finalement, ils se regardèrent tous et constatèrent qu’ils avaient tous le teint brillant. Un peu moins que le géant. Mais tout de même, ils voyaient qu’il y avait une différence.

Le géant souriait toujours. Les enfants, satisfaits de ressembler davantage au géant, s’endormirent profondément.

Au matin, le géant leur annonça : « Aujourd’hui, au terme de notre marche, nous passerons par la porte qui vous donnera accès à la maison ».

Chacun marchait avec entrain. L’idée d’être bientôt arrivé motivait la petite troupe. Vers le soir, un enfant demanda : « Dis, monsieur le géant, elle est où la porte ?

— Elle est là, ne la vois-tu pas ?

— Il faut la voir comme le verger ? demanda un autre enfant

— D’une certaine manière, dit le géant, qui se leva et s’arcboutant sur ses pieds de géants, posa ses mains de géant sur le sol.

— Ooh, c’était toi la porte ? dit un enfant

— Venez et entrez », dit le géant.

Les enfants, assis devant cette porte gigantesque qui étincelait de mille feux, restèrent silencieux un instant.

Finalement, l’un d’eux prit la parole et dit avec tristesse : « quand ma maman m’a chassé de la maison, elle m’a dit que je n’aurai jamais plus de chez-moi parce que je n’en étais pas digne. Elle a dit que j’avais gâché ma seule chance. Je ne voudrais pas entrer ici et en être chassé à nouveau. J’ai bien trop peur de ne pas y arriver encore une fois.

Il s’apprêtait à se lever et à partir, quand un autre enfant se mit à parler.

« Cette fois, c’est différent. Regarde. Ce n’est pas une maison du ciel ou de l’eau que nous offre le géant. Ce n’est pas une maison pointue ou souterraine ni même une maison de terre, c’est une maison-cadeau. Une maison que nous n’avons pas à construire, pas à meubler, pas à décorer.

— Mais nous devons l’habiter quand même, dit un autre enfant. Et ça, ce n’est pas rien ».

La porte géante se mit à rire, d’un rire si tonitruant que les enfants en furent tout décoiffés.

« Pensez-vous qu’une telle maison est vide ? dit le géant. Non, cette maison-cadeau est constamment habitée. Ce n’est pas elle qui avait besoin de vous pour devenir maison, c’est vous qui aviez besoin d’elle pour devenir des habitants dignes de ce nom. Allez, entrez ».

Chaque enfant posant précautionneusement un premier pied dans l’entrebâillement de la porte que formait le géant. En passant de l’autre côté, leur peau brilla d’un nouvel éclat. La forêt avait laissé place à un grand verger, les ombres à la lumière.

« Nous sommes comme toi, monsieur le géant », dit un enfant.

Le géant, qui s’était redressé, abaissa son cou vers l’enfant qui lui allait au mollet et éclata de rire.

« Vous me ressemblez maintenant, c’est vrai, mais vous êtes encore vous. Vous êtes encore des enfants du monde entier, tout en étant des enfants prêts à habiter ma maison ».

Et devant eux, il se contorsionna et devint maison.

« Ooh, c’était toi la maison ? dit un enfant

– Venez et entrez, dit le géant, bienvenue chez moi.

– Oooh, je comprends, dit un enfant, dans cette maison-cadeau, nous sommes chez toi.

– Oui, dit le géant. Je suis la maison et l’hôte de la maison. Ici, vous êtes chez moi, parce que c’est chez moi et avec moi que vous serez le mieux.

– Aaaah, dit un enfant, je vois que tu es un géant-cadeau.

– Aaaah, je comprends, dit un autre, c’est toi qui, sur le chemin, nous as transformés pour que nous puissions entrer ici. Je suis content de te ressembler. Je sais que je ne serai jamais grand comme un géant, mais je brille comme toi. Je suis un peu de ta famille, maintenant que je suis comme toi et que j’habite ta maison ».

Les enfants réfléchissaient à haute voix. Dans leurs petites têtes, tout se mélangeait.

Ce géant, qui était-il en réalité ? Leur hôte, leur maison, leur père, leur frère, leur ami, leur famille tout entière, leur maître… ? Ou tout cela à la fois ?

« Aah, dit un des enfants, en fait, tu as toujours été notre refuge ou notre abri, depuis le moment où tu nous as trouvés dans la forêt… »

Des exclamations sortaient de la bouche de tous les enfants.

« Aaah, dit un autre, tu avais raison, ma maison du ciel ne manque pas. Aucune de nos maisons ne pouvait accueillir des enfants venant du monde entier !

— C’est vrai, dit un autre, il n’y a qu’ici que rien ne nous manque et que nous sommes tous bien.

— Nous sommes dans notre chez-nous chez toi ! », dit un dernier

— Mais, dit encore un enfant, pourquoi nous as-tu cherchés dans la sombre forêt ? Pourquoi nous offres-tu cette maison ?

— Ne le sais-tu pas ? dit le géant

— Je le devine peut-être, répondit l’enfant pensif. Et je crois que mon cœur éclaterait si j’arrivais à comprendre cet amour… tant d’amour…

— Oui, dit le géant, je vous aime infiniment. C’est pour cela que je vous ai préparé une place dans cette maison-cadeau ; pour que nous soyons ensemble pour un temps infini, partageant ensemble un amour infini, une joie sans fin.

Tout n’était que lumière et étincelle. Le géant, la maison, les enfants. Un grand rire s’échappait de la maison-cadeau, où chacun savait maintenant d’où il venait et où il était parvenu.

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