Dans les pas de Hannah Arendt, Laude Adler, 2005
Mon point de vue :
Comme beaucoup, j’ai découvert Hannah Arendt en cours de philo au lycée. Mon prof était admiratif et citait La Crise de la culture ou Les Origines du totalitarisme constamment. Il m’était resté d’elle, l’image que la première de couverture de ses livres me renvoyait : une jeune femme assez belle, fluette, au regard vif.
J’ai découvert Laure Adler à peu près à la même période. Sa biographie de Marguerite Duras venait de sortir. Au-delà du combat féministe qu’ont porté ces deux figures-là — et qui n’était pas le mien —, je me suis retrouvée dans leurs histoires où la question de l’identité et de l’appartenance est cruciale. Une enfance en Afrique ou en Indochine, un retour en France, la nécessité de se réintégrer…
D’une certaine manière, la vie d’Hannah Arendt est aussi un écho à ces questionnements. Elle qui est Juive, qui est née dans l’enclave de Kaliningrad, et dont l’identité fluctue, elle aussi, au fil des changement de noms, elle qui immigrera en Allemagne, arrivera à Paris pour fuir le nazisme, s’échappera d’un camp, pour rejoindre Marseille pour finalement trouver refuge à New York.
Qui est-elle ? Ses fondations semblent bien fragiles et pourtant, c’est une femme assise, solide que nous décrit Laure Adler. Extérieurement, elle semble certaine de ses combats, de ses positions intellectuelles. Elle avance dans la vie, une étape après l’autre, sûre de son appel, de sa mission : penser.
Depuis toujours, Hannah pense. Elle pense en philosophe, en sociologue, en politologue, en journaliste. Penser est fatigant, éreintant. Et Si Hannah semble forte, elle est assaillie par des périodes de mélancolie d’où fleuriront des poèmes d’une grande délicatesse.
Laure Adler présente à son lecteur bien plus que les allées et venues de Hannah. Elle donne à ressentir ses combats intérieurs, ses émotions, sa manière d’appréhender et de digérer les évènements. Elle donne à voir comment elle s’est construite et formée. Quelles ont été ses influences et quels ont pu être ses aveuglements, ses zones d’ombres, ses impasses ou ses contradictions.
Évidemment, elle évoque Heidegger. Leur relation intime, leur synergie de pensée, leurs désaccords. Leurs silences et leurs distances aussi. Le cas Heidegger fait l’objet d’un long développement dans le livre et permet au lecteur d’aborder la question de son positionnement au nazisme sous plusieurs points de vue. Celui de son fils que l’autrice a rencontré, celui de Jasper, son ami, celui de Hannah, son amante et bien d’autres. Le livre offre un remarquable panorama de ce qu’a été le monde universitaire, en particulier en Allemagne, pendant les 60 années de vie d’Hannah. Cette période recouvre la montée du nazisme, la guerre, l’après-guerre et jusque dans les années 70.
Les réflexions concernant le rapport d’Hannah à sa judéité émaillent tout le livre et ce jusqu’à la dernière page. La question de l’assimilation des Juifs dans la culture et la nation dans laquelle ils vivent préoccupe Hannah très vite. La culpabilité et l’angoisse l’étreignent quand, réfugiée à Paris, elle pense à ceux qui sont torturés à Berlin. Elle se positionne en faveur du sionisme qu’elle tentera de redéfinir — une redéfinition qui la fera paraître aux yeux de ses camarades comme antisioniste. La découverte des camps de la mort la bousculera. « Comment penser l’impensable ? »
Engagée, Hannah est souvent radicale, « conséquente » dirait Kant, brute de décoffrage. Elle énerve, irrite. D’autres trouvent à raison qu’elle exagère. Elle aime choquer. Ses livres, souvent visionnaires, font d’elle une politologue respectée, mais aussi décriée. Il lui faudra affronter les foules, gérer les critiques tant de ses ennemis que de ses amis.
En attendant, Hannah pense. Elle pense et théorise le totalitarisme, la démocratie, la culture de masse… mais aussi l’acte même de penser. Grand reporter, elle est envoyée, à sa demande, en Israël pour documenter le procès Eichmann. Elle s’indigne devant ce qu’elle juge être un show, devant ce qu’elle voit comme une instrumentalisation politique. Tout lui semble négatif. L’autrice met en avant tant sa lucidité que ses partis pris. Elle entreprend de penser le mal et élaborera cette formule devenue fameuse : la banalité du mal. Ses réflexions choquent à nouveau. Elle qui accusait presque les Juifs de ne pas s’être assez battus pour éviter les camps, semble déresponsabiliser Eichmann… L’opinion publique de l’époque peinera toujours à la suivre.
Elle retourne en Europe, retrouver certains de ses amis et pairs et continue d’aiguiser, à leur contact, ses réflexions. Affligée devant l’état de son pays d’origine et la pauvreté de ses amis, elle envoie souvent des colis de vivres depuis les États-Unis. Oui, les livres que je lis se font écho… Hannah croit à la reconstruction de l’Allemagne et encourage à ne pas diaboliser les Allemands. Hannah, l’Américaine ? Hannah l’Européenne ? Ces fluctuations identitaires lui ont sans aucun doute donné l’acuité philosophique et politique dont notre monde avait besoin au sortir de la guerre. Prophète à sa manière, elle avait prédit l’échec de la politique menée en Israël et les conflits que nous connaissons aujourd’hui.
Hannah s’est éteinte, brusquement, comme si l’on avait souffler sur une bougie. Mais sa voix continue d’être indispensable pour penser notre monde.
Juive et déjà plus allemande, puisque refoulée par l’Allemagne en tant que Juive ; donc Juive de langue allemande, et même si, à l’époque, elle rédige la majorité de ses articles en anglais ; Juive pas encore américaine, Juive exilée, Juive de nulle part, Hannah est habitée par une profonde intuition : le monde de l’après-guerre ressemblera à l’Europe du début des années 1930.
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Références
Dans les pas de Hannah Arendt
Laure Adler
Gallimard, 2005


