(Auto)biographie,  Éthique

Vers la sobriété heureuse, Pierre Rabhi, 2010

Mon point de vue :

« [Être] un exemple pour inciter au changement de comportements et de choix », voilà ce que se propose de faire Pierre Rabhi dans son livre mais aussi par sa vie. Jetant un regard désabusé sur son passé et sur le présent, il décide d’entreprendre un retour à la terre.

Dès mon arrivée en Drôme, on m’a parlé de Pierre Rabhi, car c’est ici qu’il est venu implanter un site écologique et solidaire. Impossible de faire l’impasse sur celui qui a popularisé la légende du colibri. Ce dernier, voyant la forêt bruler, s’emploie, à l’aide de ses faibles moyens, à apporter de l’eau pour contribuer à l’effort d’extinction de l’incendie. S’il sait bien qu’à lui tout seul, ses efforts sont vains, il veut « faire sa part ». Dans cet ouvrage, Pierre Rabhi nous livre donc sa part, celle qu’il met en œuvre face à l’ampleur de la catastrophe climatique.

Ce livre est donc un témoignage vibrant racontant les changements de paradigme que l’auteur a vécu. Enfant en Algérie française, il a connu une vie centrée sur le don où chacun vivait à son rythme prenant sa part dans la communauté. L’arrivée de l’argent via la colonisation est venue bouleverser les relations, rebattre les cartes, transformer la communauté. Plus profondément, l’argent est venu, selon l’auteur, transformer notre rapport au monde, aux choses, aux gens. Il est venu transformer la réponse à de nombreuses questions parmi lesquelles : pourquoi travaillons-nous ? Vivons-nous ? Croyons-nous ? L’auteur semble conscient de sa vision un peu idéalisée du passé et assure son lecteur qu’il ne souhaite pas un retour en arrière, mais bien une prise de conscience actuelle pour repenser le monde de demain.

Cet ouvrage est aussi un cri d’indignation et de colère face à « une forme d’esclavage moderne » qui induirait, sous prétexte de performance et d’efficacité, toutes sortes d’inégalités sociales. Pierre Rabhi jette un regard désabusé sur notre société qui se préoccupe davantage de l’avoir que de l’être et qui « invente [ainsi] toutes sortes d’exils » et d’aliénations : les guerres, les migrations…
Pour lui, le progrès est un mythe qui nous a fait perdre notre lien à la terre, au divin, à nous-mêmes. Finalement, c’est toute notre conception de la vie qui doit être repensée : notre rapport au temps, à la mort, à la terre. Comme Francis Schaeffer l’évoquait, l’auteur démontre que la question de notre rapport à la terre et notre manière d’en prendre soin est entièrement liée à notre rapport au spirituel.

Évoquant son parcours courageux, il affirme qu’il est possible de mettre en cohérence réflexions éthiques et vie pratique. Pierre Rabhi démontre, tant par son livre que par sa vie, que la pauvreté volontaire peut être source de bien-être. Il y a une forme de bonheur au dépouillement et à l’autolimitation. Sa vision innovante d’une société plus proche de la terre, moins centrée sur le progrès l’amène à dessiner un monde plus juste et plus équitable, notamment dans les rapports hommes-femmes ou en ce qui concerne nos ainés. L’éducation des enfants y est aussi repensée, replaçant l’être au centre pour favoriser un épanouissement plutôt que des apprentissages séquencés et bien ordonnés, qui sont pour l’auteur un frein à l’enthousiasme.

C’est donc grâce à ce que l’auteur appelle une « indignation constructive » qu’il a trouvé l’énergie de se mettre en marche pour participer à bâtir un monde meilleur. Bien au fait des tensions politiques qu’engendre le débat sur l’écologie, Pierre Rhabi s’était initialement présenté aux présidentielles de 2002. Pourtant, cet ouvrage-ci ne semble reporter le débat que sur l’individu qui est encouragé à se mettre en mouvement, tel un colibri. Il n’est ici pas question des grands groupes et de leurs impacts. Pas question non plus des orientations prises par les gouvernements ou des pressions exercées par les lobbys. Actuellement, d’autres voix s’élèvent pour rappeler qu’il n’est plus possible de penser l’avenir simplement en termes d’individualité, comme si le consommateur était par lui-même capable d’engendrer une mobilisation suffisante qui pourrait transformer nos pratiques. C’est entre autres le constat que fait Cyril Dion, co-fondateur du mouvement Colibri et réalisateur du film documentaire Demain en 2015. C’est donc vers une synergie entre individus et collectivités qu’il faudrait tendre. Il est regrettable que l’ouvrage ne se fasse pas l’écho de ces aspects.

S’il peut lui être reproché une nostalgie assez marquée pour le passé, il n’en reste pas moins que ce livre, assez poétique par son écriture, remue par l’authenticité du témoignage qu’il porte.

Pour les hommes des origines, qui n’ont cure des anniversaires et autres mesures de la durée, il semble que ce n’est pas le temps qui passe mais nous qui passons pour aller vers un ailleurs pressenti, mais tout aussi réel que l’ici-bas

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Références

Vers la sobriété heureuse
Pierre Rabhi
Éditions Babel
2010
135 pages

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