(Auto)biographie,  Documentaire

Ellis Island, Georges Perec, 1994

Mon point de vue :

J’ai souvent un livre de Georges Perec sous la main.
Textes poignants, d’une écriture vive où la ponctuation parle tout autant que les mots. Le dernier en date est un petit livre, édité en 1994 mais écrit dans les années 1980 pour servir de trame à un film réalisé avec Robert Bober.
La présente édition ne comporte pas les interviews réalisées pour le tournage et est augmentée d’un premier chapitre l’Île des larmes, qui est absente du film. Ce premier chapitre est une description complète du processus d’entrée sur le sol américain via Ellis Island à la fin du 19e siècle. Le lecteur qui connaît bien l’œuvre de Perec pourra y reconnaître un procédé utilisé dans W ou le souvenir d’enfance. Perec dresse d’abord le tableau, comme un écrivain de théâtre qui décrirait la scène, ajoutant ici où là quelques didascalies.

Puis vient la suite du livre où le texte entre en dialogue avec la vie de l’auteur. Derrière les listes de noms, de chiffres, l’amoncellement d’objets perdus ou l’empilement de lois et de réglementations, Perec joue à cache-cache. Lui, le maître des listes sait tenir à distance ses émotions pour donner à son lecteur une vision quasi dénudée de ce qu’a pu être l’immigration vers l’Amérique. La perte de l’identité parfois volontaire (avec le changement de nom) et celle de la dignité (avec les contrôles médicaux) fait ré-émerger le souvenir des camps de concentration. Même si évidemment tous ceux qui sont passés par Ellis Island ne sont pas Juifs, la question de l’identité juive est au cœur du livre, tout comme elle est au cœur de la vie de Perec. Il est Juif sans l’être, puisque sans attache, sans souvenir, sans terre liés à cette identité.

Cette deuxième partie, plus autobiographique, mêle l’histoire d’Ellis Island à celle de Perec. Et la question principale émerge : « Pourquoi racontons-nous ces histoires ? Que sommes-nous venus chercher ici ? »
La ponctuation se fait plus poétique, laissant les phrases ouvertes. Le texte se dépose sur les pages dessinant des blocs, laissant des vides, des silences. La question du lieu se fait centrale : alors qu’Ellis Island se peuple et se dépeuple, Perec ne voit qu’errance, abandon, dispersion.
Même si les impressions plus positives de Robert Bober sont insérés dans le récit, le texte reste sombre, critiquant une Amérique devenue une industrie à produire un peuple clone, lisse, superficiel, juste bon au travail de force pour la modernisation du territoire. Là aussi, difficile de ne pas entrevoir la comparaison avec W ou avec les camps de concentration, difficile de ne pas comprendre que pour Perec le rêve américain n’est ni plus ni moins que l’écho du thème du surhomme.

Ces assimilations à peine voilées dérangent. Le texte est sans nuance et cette fois, les émotions sont palpables. Perec dénonce les mensonges, les désillusions, le désespoir. Plus que la description réaliste de l’Amérique, c’est la description du monde de Perec, du monde de ses pensées. Des pensées coincées dans la blessure de l’abandon, de la mort de ses parents, de sa quête d’identité. Rejoignant Kafka qu’il cite, Perec est sensible, peut-être plus que quiconque à cause de son histoire (ou plutôt de sa non-histoire), à la mise en place d’une machine qui engloutirait aveuglément les hommes, leur créativité, leur force, leur raison d’être. Pour lui, Ellis Island, la porte d’or, semble avoir été l’un des symboles de l’écrasement de l’homme ; et avec elle c’est toute l’Amérique qui subit la critique. Le livre se fixait pour objectif de décrire un lieu entre errance et espoir – c’est surtout l’errance, celle de l’auteur, qui se fait jour.

Ellis Island est pour moi le lieu même de l’exil,
c’est-à-dire
le lieu de l’absence, le non-lieu, le nulle part.

page 60

Références

Ellis Island
Georges Perec
Éditions P.O.L 1999
75 pages

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