(Auto)biographie

L’arrière-pays de Christian Bobin – Dominique Pagnier – 2018

Mon point de vue :

C’est un livre qu’on ouvre, comme on ouvrirait une porte pour entrer dans une maison. Cette maison, c’est celle de Christian Bobin. Et même s’il en a habité plusieurs, c’est un peu tout le temps la même. Elle est simple. Elle semble à la fois sombre et lumineuse. Elle abrite l’âme d’un poète.

Le titre de l’ouvrage est bien trouvé. D’abord parce qu’il nous ramène à la réalité géographique. Il faut traverser la France pour rencontrer l’écrivain, savoir délaisser la ville pour aller à la campagne, quitter le brouhaha incessant de nos métropoles pour le calme de la province. Ensuite, parce qu’il nous laisse entrevoir que nous allons voyager loin — loin dans les souvenirs, loin dans le temps, loin dans l’âme aussi. L’arrière-pays, c’est là qu’on entrepose tout ce qui est intime et secret et que l’on protège des autres par beaucoup, beaucoup de terre, de collines, de vallons, beaucoup de distance.

Tel que l’autrice dépeint l’écrivain, Christian Bobin est de ceux qui préfèrent écrire la lumière et laisser les projecteurs à d’autres. Il semble constamment rechercher la simplicité, la beauté dans les choses simples de la vie, l’éclat qu’elles renvoient. C’est le souvenir qu’il me reste des lectures que j’ai faites de ses livres : lumineux. Constamment lumineux : qu’ils soient tristes, joyeux, drôles, sérieux. Ses écrits sont d’abord publiés en petits nombres, puis, sa popularité grandissant, il sera courtisé par de plus grands éditeurs. On se passe ses livres, on les commente, on se les échange, on les juge… Et lui, il reste là, dans sa maison, à sa table d’écrivain, non pas insensible, mais inchangé face aux fluctuations des avis. L’autrice met en avant ce paradoxe saisissant, présent déjà dans le titre : lui, le solitaire, le reclus, l’écrivain de province met en effervescence les grands de la capitale, les bien-pensants, les érudits.  

Il y a donc Le Creusot et son histoire : l’industrie, la guerre, la reconstruction, la désindustrialisation. Il y a aussi ses parents, les non-dits, la fierté de son père, l’âpreté de sa mère. Il y a, bien qu’un peu flous sur cette photo de famille, son frère et sa sœur. Et ses compagnes, ses muses. Il y a ses deuils et ses joies. Et tout cela se mélange dans l’encrier du poète et se reflète sur les pages.

Au fil du voyage, apparaissent des pages photographiées issues des carnets de Bobin. Avec son écriture un peu rapide, épaisse, il y dit sa nécessité à écrire. Pour se sauver lui-même, mais aussi et surtout pour sauver le monde. L’écriture confère à l’écrivain ce pouvoir : celui de pouvoir rester sur sa chaise, dans un arrière-pays obscur et transformer des vies à des milliers de kilomètres. D’une certaine manière, c’est aussi l’expérience de Bobin : des auteurs qui ont écrit des centaines d’années avant lui l’inspirent encore aujourd’hui. Il lit Rimbaud, Dostoïevski, Jorge Luis Borges, Emily Dickinson et tant d’autres. Il admire le peintre Soulage et la simplicité lumineuse de ses vitraux. Il écoute Arvo Pärt et sa musique minimaliste. Fasciné par un christianisme dépouillé de religiosité, il lira les évangiles avidement, mais sera toujours méfiant pour ce qui touche à l’Église.

Le Creusot : quel mot. Tout à la fois creuset, berceau, et parfois cercueil. C’est au creux de cet arrière-pays que s’est éteint, il y a un an, celui qui écrivait des mots de lumière. C’est avec nostalgie que l’on referme un tel ouvrage. On dirait presque il a une âme, comme si quelqu’un l’habitait.

À quatorze ans, en classe, Bobin, parmi d’autres condisciples, doit lire à son tour un poème de sa composition. Il se lève de son pupitre et parle. C’est un mort dans son cercueil ; il s’adresse avec véhémence aux endeuillés autour de lui, leur reprochant de ne pas être vivants. La classe reste un long temps silencieuse, stupéfiée par la révélation d’un abîme insoupçonné.

page 74

Références

L’arrière-pays de Christian Bobin

De Dominique Pagnier

Préface de Lydie Datta

Éditions L’Iconoclaste – 2018

290 pages

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