(Auto)biographie,  Poésie

Les villes de papier, une vie d’Emily Dickinson – Dominique Fortier – 2018

Mon point de vue :

L’auteur des villes de papier se revendique du monde de la prose, et pourtant, elle livre à son lecteur un véritable recueil poétique. Ce sont de petites nouvelles poétiques, de petites brèves d’une page ou deux qui s’accumulent à la façon d’un grand collier de perles irrégulières dont certaines brillent d’un éclat particulier. Ces petits textes fragmentés viennent un à un dire la vie mystérieuse d’Emily Dickinson, poétesse américaine du 19e siècle. J’ai failli écrire « l’histoire mystérieuse de la vie d’Emily Dickinson » ; mais au fond, et c’est la thèse de l’auteur, il n’y a pas vraiment d’histoire. Il s’agit simplement d’une vie qui s’écoule, se répand, s’enferme pour mieux se dire et mourir. Ce livre ressemble plus à une promenade qu’à une aventure palpitante, plus à une rêverie qu’à un inventaire rigoureusement historique. Peut-être est-ce simplement parce que cette lente déambulation chronologique dans les lieux qu’a habités la poétesse nous permet véritablement de nous imprégner de sa personnalité ?

A la manière d’un kaléidoscope, l’auteur fait miroiter faits historiques et souvenirs imaginaires, récits du passé et mémoires plus récentes, mêlant sa propre histoire contemporaine à celle de la poétesse. Ce livre est donc aussi le récit de leur rencontre.

Retraçant son enfance, où l’originalité d’Emily apparait déjà, l’auteur raconte sa fascination pour le jardin et la nature. L’herbier qu’elle constitue au fil des années est aujourd’hui conservé au musée de l’université de Harvard. Cette recherche d’une communion avec la nature se traduit également par un attrait puissant pour Dieu et la Bible. Les codes religieux en place dans l’état du Massachusetts dans les années 1850 sont extrêmement rigides et constituent une véritable pierre d’achoppement pour Emily qui ne se dira jamais chrétienne tout en continuant de vouer une forme de vénération pour le Christ qu’elle découvre dans les évangiles. Parallèlement, dès l’enfance et durant toute sa vie, elle sera marquée par les nombreux décès qui s’abattent sur sa famille et son cercle d’amies. C’est l’époque du typhus et les cercueils, petits et grands, vont profondément hanter Emily. Elle traitera abondamment de la mort et de l’immortalité dans ses poèmes.

Elle fera une courte apparition au séminaire de Holyoke pour revenir rapidement à la maison, qu’elle ne quittera plus. Célibataire, elle recherche une solitude de plus en plus marquée. Bien qu’elle s’acquitte des tâches inerrantes à la maison, elle passe maintenant le plus clair de son temps dans sa chambre, véritable sanctuaire dédié à l’écriture. Là où l’œil normal ne voit que du vide, un rien, Emily nous démontre que sa solitude est peuplée. C’est de cette solitude habitée par une foule immense et silencieuse – composée d’un merle, une amie décédée, d’une goutte d’eau, de l’odeur du pain d’épice, qu’Emily tire ses poèmes. Ces textes, composés de vers très courts, sans titre, aux rimes imparfaites et porteurs d’une ponctuation très atypique, resteront pour la plupart cachés dans un tiroir jusqu’à la fin de sa vie. Sa famille ne découvrira l’ampleur de son œuvre qu’après son décès en 1886, à 56 ans.

Le décalage existant entre Emily et les attentes sociétales pesant sur les femmes du 19e siècle émerge très tôt ; décalage qu’Emily met volontiers en scène avec un humour incisif. Découvrant sa puberté, elle dira : « Quelques jours par mois, je serai une femme. Le reste du temps, j’écrirai », révélant ainsi l’incompatibilité qu’il semble y avoir entre la féminité et l’écriture. Ou alors, serait-ce plutôt qu’écrire était tellement prenant pour Emily, qu’il lui était impossible d’envisager être autre chose simultanément ? Les quelques textes qui seront publiés de son vivant (et même les premières éditions posthumes), seront abondamment modifiés pour pouvoir correspondre aux codes littéraires de l’époque. Emily Dickinson ne répondait pas aux attentes de son temps. Volontairement solitaire, habillée tout de blanc pour une grande partie de sa vie, Emily est connue par les habitants de son quartier comme « la Reine recluse » ou « le Mythe ».  

L’auteur des villes de papier démontre avec brio qu’il n’y a pas de moment clé, de rupture, qui pourrait expliquer cette nécessaire solitude, ce besoin de se couper du monde. Cela est simplement devenu peu à peu une évidence, évidence qu’Emily a acceptée et que son entourage a protégée. La rêverie tranquille dans les méandres de la vie d’Emily que nous propose ce livre, épouse parfaitement ce constat : tout s’est déroulé paisiblement, sans faire de vague, si ce n’est pour les rumeurs du voisinage. Et ce n’est qu’après que la mort ait enlevé le poète, que la lumière a jailli de ses textes.

Toute sa vie Emily aura habité dans une chambre de papier, celle qu’elle s’est faite avec ses petits poèmes et qui ont chacun contribué à la protéger d’un monde dans lequel il lui était impossible d’être elle-même.

Bientôt on parcourt les poèmes comme une forêt, mystérieuse à jamais, mais dont la pénombre est percée de sentiers et de rayons de lumière. Bientôt on se met à habiter cette forêt […]. Bientôt, bientôt cette forêt se met à pousser en nous.

page 170

Références

Les villes de papier, une vie d’Emily Dickinson
Dominique Fortier
2018
Éditions Grasset 2020
Prix Renaudot Essai
203 pages

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