W ou le souvenir d’enfance, Georges Perec
Mon point de vue
J’ai redécouvert ce livre dans la bibliothèque de mon amie d’enfance, un livre qui rappelle notre enthousiasme commun pour l’Oulipo et Perec en particulier. De ce récit croisé, qui fait alterner une écriture biographique centrée sur le souvenir et une fiction, il ne m’était resté en mémoire que cette phrase, tout à la fois provocatrice à l’égard du titre de l’ouvrage et empreinte d’une profonde tristesse : « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance ».
J’ai appris, bien plus tard, que Perec avait pensé ce livre depuis longtemps, l’avait laissé en suspens, ne parvenant pas à se confronter à ses propres souvenirs. Cette absence de mémoire permet, comme un écran, de mettre à distance les émotions du présent et les fardeaux du passé pour tenter de vivre plus légèrement. Finalement, en 1974, les maux peuvent se dire, les disparitions peuvent être affirmées et l’écriture prend forme, dans un livre très structuré, comme pour être sûr que rien ne va faire céder le barrage, que la digue va tenir et que les flots des larmes vont être contenus.
En écriture romaine, Perec livre ses quelques souvenirs d’enfant, né en 1936, de parents polonais d’origine juive émigrés en France. Il raconte, de manière détachée, la mort de son père et la déportation de sa mère alors qu’il n’est qu’un jeune enfant, ainsi que son évacuation en zone libre, ses pérégrinations de famille en famille, son retour à Paris. Les annotations et commentaires semblent démontrer encore davantage le besoin de mise à distance : que dire, en effet, quand on a l’impression que son père est mort d’une « mort idiote » juste après la proclamation de l’armistice de 1940 ? Quels mots poser devant l’évidence d’une déportation évitable ? Comment penser à ses proches devant l’horreur des camps de concentration ? La mémoire se troue, joue ses tours, quitte à créer de faux souvenirs pour pallier la douleur psychique qui ne trouve pas sa voix – sa voie. Cette mémoire défaillante, associé à une pudeur touchante, tranche avec la minutie et le souci du détail que présente le récit de fiction. C’est Perec adulte qui dit Perec enfant et il semblerait que ce soit au lecteur de ressentir pour l’auteur, de vivre l’affect qui ne peut se dire ici. Pour finir, et le titre le dit, il n’y a qu’un seul et même souvenir : celui de la disparition, de l’absence de parents. Ou à l’inverse, peut-être s’agit-il de la mise en mots de la disparition même du souvenir.
La fiction, rendue en italique, rapporte l’histoire d’un homme ayant emprunté, pour pouvoir déserter la guerre, l’identité d’un enfant, Gaspard Winckler. Tout dans cet enfant, depuis son traumatisme indicible, son mutisme, son rachitisme, rappelle l’enfant Perec. Un enfant que l’adulte qui porte son nom est sommé de retrouver. Comment ne pas y voir Perec-Adulte cherchant à travers les océans Perec-Enfant ? Comment ne pas comprendre que Perec-Adulte se voit comme un déserteur ? Comme si cet enfant n’avait pas seulement été abandonné par ses parents, pris par la guerre, mais aussi par l’adulte qu’il est devenu et qui ne peut pas aborder son passé ?
La suite de la fiction laisse les deux Gaspard de côté et prend un ton descriptif, quasi ethnographique, pour décrire la vie sur l’île W. Cette société insulaire semble être une utopie, mais, au fil des pages, celle-ci s’effiloche, se troue, devient lambeaux et laisse entrevoir, derrière la façade bien propre de la fête et des jeux – des Jeux olympiques – l’horreur et l’humiliation. Le lecteur est laissé seul face à la description de cette société : à lui de décrypter et de comprendre le lien avec le récit autobiographique. La terreur allant crescendo, la dystopie met le lecteur de plus en plus mal à l’aise. Certains détails rappellent les thèmes chers au nazisme : le surhomme, l’exaltation de la virilité et de la force, l’administration toute puissante, le salut, les insignes… Perec évoque tout un jeu visuel entre le symbolisme des insignes et la forme des lettres, le X se transformant tour à tour en VV ou en croix gammée. Les oulipiens, de leur côté, voient dans cette lettre-titre, le symbole de l’enfance de Perec, passée entre les deux V : Villars-de-Lans et Villars-en-Vercors.
Si le récit autobiographique semble progresser lentement dans une absence quasi totale d’enjeu, la vie sur W entraine le lecteur dans un questionnement sans fin : comment cela va-t-il s’arrêter, y aura-t-il un sauveur et surtout, qui est cette foule en liesse qui se nourrit de la vie des athlètes ? Le récit n’offre pas de réponse. Seule la visite d’une exposition sur les camps de concentration du jeune Perec peut tout expliquer. Et les rouages font marche arrière, reprennent le fil de l’écriture et le lecteur prend conscience que la dystopie W décrite avec tant de minutie a bel et bien existé et que c’est elle qui a avalé les parents de Perec, son enfance et celle de tant d’autres. C’est à 13 ans, que Perec a commencé à écrire W : la métaphore du sport pour dire l’horreur du régime nazi et des camps a longtemps été en gestation avant de naître au monde. Repris par l’auteur adulte, ce texte peut aussi se lire comme une critique générale de tout régime totalitaire : les WASPS y font une apparition, l’Amérique latine y est évoquée… La complexité du récit tend aussi à montrer que ceux qui sont la proie de ces idéologies peuvent être tour à tour les boucs émissaires désignés par le pouvoir comme faire partie de ceux qui, en premier lieu, avaient approuvé ces autorités.
Ces deux récits mettent en lumière comment la disparition des parents et du souvenir a imprimé en creux la vie de Perec. Ces creux et ces trous prennent la forme d’un nom détourné, d’un accent manquant, d’un plâtre imaginaire, d’un gaucher qu’on contrarie, d’une injustice niée et se retrouve à chaque instant de la vie de l’auteur. Une vie sans, que Perec a su remplir de lettres et de mots, comme pour partir en quête de cet enfant qu’il a été. La douleur niée a trouvé d’autres chemins, plus physiques, pour se faire entendre et elle trouve assurément un écho dans la vie du lecteur à qui Perec semble déléguer le devoir de ressentir.
L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie
page 64
Référence
W ou le souvenir d’enfance
Georges Perec
Editions Denoël 1975
Collection L’imaginaire



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