Documentaire,  Éthique

Rupture, Eliza Griswold, 2018

Mon point de vue :

Dans la lignée de mes réflexions sur l’impact de l’homme sur son environnement (déjà initiées par la lecture de Francis Schaeffer, La pollution et la mort de l’homme), j’ai emprunté Fracture à la bibliothèque municipale. Cette fois, il ne s’agit pas de réflexions théoriques, mais bien d’aller à la rencontre des gens sur le terrain. Des gens et des terrains confrontés à la mise en place des puits à fracturation hydraulique pour l’extraction du gaz de schiste.

Écrit avec la rigueur d’une journaliste et la plume d’une romancière, ce livre emmène son lecteur loin des grandes villes et des bureaux confortables où se prennent les décisions. C’est dans la campagne de l’état de Pennsylvanie où le raccordement à l’eau municipal n’est pas le lot de tous, où certains se déplacent pour chercher de l’eau pour la douche et la cuisine, où l’on aime les animaux et où ont encore cours les grandes foires de village qu’Eliza Griswold invite son lecteur. L’enquête dont le livre est le résultat durera 7 ans : un temps considérable, mais nécessaire pour remonter le fil des indices, rencontrer les protagonistes et instaurer un climat de confiance dans une région où la méfiance s’installe au fur et à mesure que les puits se creusent. Au cours de ces années, la journaliste s’est attachée à une famille en particulier et a pu rendre palpables les préjudices physiques tout autant que psychiques imputables à la fracturation hydraulique.

Véritable documentaire, ce texte détaille pour le novice ce qu’est la fracturation hydraulique, les espoirs et les inquiétudes qu’elle suscite. L’arrière-plan historique des deux petites villes qui sont au cœur du récit constitue une des pièces maîtresses du puzzle qui s’agence au fil de l’enquête qui progresse. L’histoire ancienne racontant la conquête des territoires aux Amérindiens au 18e siècle, la guerre au Vietnam et l’envoi de soldat hors du sol américain, les mines de charbon, se mélange à l’histoire plus récente menant à l’élection de Trump en 2016.

Aux abords d’un des bassins de rétentions des eaux usées d’un puits à fracturation hydraulique, une mère célibataire essaye tant bien que mal de joindre les deux bouts. Devant la manne financière que représente l’industrie du gaz de schiste, beaucoup cèdent leur droit d’exploitation. En plus des colonnes de camions qui serpentent à présent sur les routes de la ville, cette femme d’une quarantaine d’années commence à percevoir ses signes inquiétants qui lui font craindre pour sa santé, celle de ses enfants et de ses bêtes. Elle prend conscience que ses ressources, en premier temps son eau, peuvent être polluées. Mais ce n’est qu’avec l’aggravation de l’état de santé de sa famille que l’idée que l’air puisse être contaminé fait son chemin. De fil en aiguille, elle passe d’une position pro-fracturation à celle d’activiste anti-fracturation. L’auteur raconte avec brio cette transformation faite de prise de conscience et de rencontres. Ce sont ces liens tissés avec patience qui sont au centre du livre et des actions menées à l’encontre des géants de la facturation hydraulique. L’auteur égrène les personnes-ressources, véritables maillons d’une course relais, ainsi que ceux qui ont déçu voire fait obstacle à la vérité. Ces listes de noms peuvent être un défi pour le lecteur qui pourrait perdre le fil de cette course, mais l’auteur semble en avoir conscience et travaille le texte de manière à ce que la trame se tisse malgré tout.

Le titre français Fracture évoque la technique d’extraction du gaz. Au pluriel, il aurait pu se faire le miroir des multiples fractures relatées par le récit. La fracture sociale est évidente : au-delà de la perte de la maison, l’héroïne se voit confronter à la perte de son appartenance à une communauté, celle de son village, celle de ses valeurs. Ses revenus modestes s’amenuisent et l’endettement devient une réalité. Au fur et à mesure que le récit progresse, le lecteur prend conscience que c’est tout le système politique, législatif et judiciaire américain qui est facturé. Des failles apparaissent à tous les niveaux favorisant les industriels, acculant les particuliers. Les corps et les psychés, eux aussi, se fracturent laissant place à la dépression, au rachitisme, à la fatigue.

Si le récit peut laisser apparaître quelques longueurs, la fin se termine un peu abruptement, laissant le lecteur, et notamment le lecteur français, peu habitué du système judiciaire américain, sur sa faim. Malgré des victoires incontestables, l’industrie de l’extraction du gaz de schiste semble intouchable. Le lecteur gagnera une bonne compréhension du fonctionnement des lobbies et de leur collusion avec le pouvoir en place. Pourtant, ce livre est loin d’être fataliste ; au contraire, il brosse le portrait d’hommes et de femmes capables de courage et d’endurance pour défendre un monde plus juste, plus éthique. La guerre en Ukraine a rendu le débat sur l’utilisation du gaz de Schiste plus que jamais crucial et rend ce livre d’autant plus nécessaire à la compréhension de notre actualité.

Exploiter les énergies fossiles exige souvent d’exploiter les gens.

page 20

Références

Fracture
Eliza Griswold
2018
Éditions Globe, École des loisirs, 2020
Traduit de l’anglais pas Séverine Weiss
Titre de l’édition originale : Amity and Prosperity
Pulitzer Price 2019
401 pages

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