(Auto)biographie

Mémoires de la rose, Consuelo de Saint-Exupéry, 2000

En lisant le livre de la journaliste norvégienne, Erika Fatland, j’avais trouvé son procédé intéressant : parcourir un sujet par l’extérieur pour essayer d’en avoir un meilleur aperçu, une meilleure compréhension. Son livre, La Frontière, qui retrace un voyage long de deux ans autour de la frontière russe m’avait laissé une forte impression.

Au fil de mes lectures, je me suis rendu compte que j’avais employé le même procédé, presque inconsciemment, à propos du Petit Prince — ou plutôt de son auteur, Antoine de Saint-Exupéry. J’avais lu concernant son enfance dans un livre écrit par sa sœur, Simone de Saint-Exupéry. Puis l’aventure, le long de la frontière de cet écrivain-poète, avait été prolongée par la lecture des Mémoires de la Rose, écrite par Consuelo de Saint-Exupéry, sa femme.

Simone m’avait laissée avec un a priori très négatif concernant Consuelo : acariâtre, n’aimant pas les enfants, décalée… Elle est considérée par ses belles-sœurs comme une voleuse de cœur. Pourtant, rapidement, au contact de l’autobiographie de Consuelo, publiée de manière posthume, mon avis se transforme. Très vite, je comprends la place qu’a occupée Consuelo aux côtés d’Antoine : elle est cette rose qu’il cache sous un globe de verre, qui parfois peut faire mal avec ses épines, qui souvent est laissée seule pendant que le Prince vagabonde. Ces mémoires sont écrits en français, une langue que Consuelo, née à San Salvador, a commencé à apprendre dès ses études.

C’est la rencontre avec Antoine, ou Tonio, comme l’appelle Consuelo qui ouvre le livre. Il sera pourtant son troisième mari. C’est donc avec lui que sa vie semble commencer pour de bon, comme si les évènements précédents ne comptaient pas.

Antoine affirmera que Consuelo a été sa muse, l’amour qui l’a soutenu pendant l’écriture de Vol de nuit et de tant d’autres livres, jusqu’au Petit Prince. C’est à elle qu’il aurait voulu dédier son dernier ouvrage, mais elle préféra que Léon Werth en soit le destinataire. Pourtant, sur le devant de la scène, elle brille par son absence. En France, Gide la méprise, son mari la tient éloignée des cercles littéraires de la NRF. Aujourd’hui, peu savent combien elle a été décisive dans la vie et l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry.

Tout au long de ses mémoires, écrits chronologiquement et avec une certaine pudeur, voire une naïveté de petite fille, le thème de la féminité se déploie. Consuelo est celle que l’on dépeint comme l’infidèle, la femme-objet, la coquette. Mais elle est aussi l’étrangère, la dévote, celle qui fait désordre, qui brise le mythe de la réussite dans une France où l’entre-soi semble être prédominant, et cela en particulier dans les cercles littéraires.

Par-dessus tout, elle est celle qui peine à se définir et à trouver sa place aux côtés de son mari. Elle est tout à la fois l’épouse, la mère, la fille, l’amante de son mari. Le lecteur, perdu dans ce mélange des genres, pourra éprouver un certain malaise face aux dysfonctionnements de ce couple.

Antoine semble tiraillé entre son besoin de liberté absolue — qu’il trouve dans les vols en avion, dans la guerre et qui se traduit par un rapport particulier au risque et à la mort — et sa dépendance à elle. Sa conception de l’épouse très traditionnelle, voire traditionaliste, est à mettre en lien avec le milieu aristocratique et féminin dans lequel il a été élevé. Consuelo doit l’attendre, mais supporter toutes ses aventures et infidélités. Lui peut par moment la laisser errer dans les rues de Paris sans toit ou repartir pour son pays natal sans au revoir, pour finalement risquer sa vie pour la rechercher.

Peu à peu, le thème de l’émancipation prend de l’ampleur dans le livre et dans la vie de Consuelo. Elle se sépare d’Antoine, qui continue de l’entretenir un peu, trouve un travail dans une radio à Paris, achète une maison. Elle ne sera jamais l’autrice qu’elle aurait pu être, tout comme Simone, la sœur d’Antoine, parce que celui-ci « ne voulait pas d’autre écrivain dans notre maison ». Elles s’y résolvent…

Consuelo vit un déracinement constant : Buenos Aires, Paris, Toulouse, Casablanca, Pau, et même Dieu-le-Fit avant de partir pour les États-Unis… Ce déracinement est inhérent à sa vie tout entière : leur couple vole régulièrement en éclat ; l’extrême pauvreté dans laquelle ils vivent la laisse souvent désespérée ; elle souffre de dépression dont la prise en charge s’avère maltraitante ; la guerre la jette sur les routes en direction de la France libre…

Elle fuit seule. Elle part pour Pau. Elle cherche Antoine, voudrait de ses nouvelles. La description de cette vie de bohème où écrivains, peintres, poètes, artistes en tout genre fuient vers le sud et s’entraident est très vivante. Antoine et Consuelo se retrouvent. À nouveau, il prend les choses en main, elle se laisse faire. Il éconduit le dernier amant de sa femme pour ensuite abandonner cette dernière une nouvelle fois. Perdue, comme toujours, dans cette féminité-pieuvre, ne sachant pas vraiment si elle est épouse, mère, fille, amante, copine…, Consuelo ne pose pas de limite et subit cette relation. L’oscillation entre le tutoiement et le vouvoiement rend compte de cette dépendance-repoussoir dont chacun joue. Ses mémoires retracent admirablement cette vie faite d’attentes et de décisions prises sur un coup de tête.

L’attente quand Antoine s’envole pour un vol dangereux. L’attente quand il est avec ses maîtresses. L’attente du corps aussi, ce corps noyé lors d’une mission en mer méditerranée et qui ne sera jamais rendu à Consuelo.

Grâce à ces mémoires, j’ai vu la Rose sortir de sa prison et le Petit Prince changer d’apparence pour prendre tour à tour l’habit du poète, du pilote courageux, du mari volage, de l’homme à qui personne ne refuse rien, de l’enfant perdu, de l’ami au grand cœur, du frère fatigué par ses tiraillements.

Mon voyage frontalier doit se poursuivre. La prochaine étape sera probablement le texte de Léon Werth, Saint-Exupéry tel que je l’ai connu.  

Ah ! Tonio, mon bien-aimé, c’est terrible d’être la femme d’un guerrier. Tonio, mon amour, mon arbre, mon mari, c’est décidé : vous partez. Vous savez, Tonio, que vous êtes aussi mon fils… […] Vous savez, Tonio, vous aviez raison, j’étais votre mère aussi.

Page 273,275

Références

Mémoires de la Rose
Consuelo de Saint-Exupéry
Éditions Plon, 2000
Publié à titre posthume
276 pages

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *