Romans étrangers

Les enfants ont, eux aussi, de grandes oreilles

Ça ne vous rappelle rien ?

En 1863, déjà, on entendait ceci : je demande « la suppression d’une centaine de lignes » de ce livre, et cela « n’ôtera rien au mérite de cette œuvre et notre jeune public n’en sera pas moins charmé ».

Ce sont presque mot pour mot, les justifications de l’éditeur et des ayants droit de Roald Dahl pour expliciter les nombreux « ajustements » faits sur les textes de l’auteur britannique. Hier, c’était donc un récit pour enfants de la Comtesse de Ségur que le directeur de La Semaine des Enfants voulait tronquer. Aujourd’hui, on réécrit les histoires qui ont bercé mon enfance pour qu’elles « continuent d’être appréciées par tous les enfants d’aujourd’hui».

Déjà en 1863, on trouvait qu’il fallait mettre les textes au goût du jour, les adapter aux enfants, à l’air du temps.

Mais voilà, l’air et le temps finissent par tourner… et dans bien des cas de censure (partielle ou complète), ce qui était interdit hier serait acceptable aujourd’hui et ce qui est actuellement impensable, indicible et inécrivable aurait été tout à fait recevable dans le siècle dernier… Le vent tourne et je me demande si les lissages textuels qu’opère notre époque ne finissent pas simplement par sortir artificiellement un livre de son contexte. N’est-ce pas se priver de l’occasion de faire grandir son sens critique (et celui des enfants) en donnant à lire un texte lisse et sans aspérité ?

Sans entrer dans les vastes questions qu’ouvre la grande histoire de la censure en France et ailleurs, je me dis que mettre des mots sur des mots et des maux est surement plus constructif que de faire œuvre de suppression. Finalement, la censure parle tout autant que le texte initial des questions qui préoccupent son temps.

Moi, j’aime quand mes enfants me posent une question qui m’oblige à réfléchir, à expliquer, à raconter une autre époque, une autre manière de voir. J’aime leur dire que lire un auteur et aimer certains de ses textes n’équivaut pas à adhérer à toute sa pensée.

Au lieu de supprimer des mots dans les livres, offrons plutôt nos mots pour dire le contexte, expliquer et faire grandir. Il semblerait que les enfants, tout comme un certain géant, ont des oreilles assez grandes pour entendre…

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