Romans étrangers

Les vies de papier, Rabih Alameddine, 2013.

Mon point de vue

Sur l’arrière-fond d’un Liban qui s’essaye à une reconstruction fragile après les guerres, les vies de papier de Rabih Alameddine, retrace quelques jours dans la vie d’Aaliya, 72 ans. Une femme qui se veut libérée des carcans de la société libanaise, anticonformiste, revendiquant sa liberté de penser, d’écrire, de traduire, d’être elle-même. Pourtant, derrière une critique acerbe d’une société libanaise patriarcale et religieuse où la routine des salutations, des obligations et des coutumes mène de la naissance à la mort sans presque aucun accroc – si ce n’était pour les bombes -, la narratrice se retrouve recluse dans son individualisme, recréant ses propres routines enfermantes qui la laissent seule, cloîtrée dans son petit appartement, devenu son seul rempart contre une société trop intrusive. Ce roman de 300 pages est émaillé de multiples citations littéraires, dont on pourrait croire qu’elles sont des morceaux de tissus multicolores, rassemblés au fil des lectures et cousus en une seule et même corde comme pour un grand projet d’évasion. Avec Beyrouth tantôt sous les bombes, tantôt renaissant de ses cendres en toile de fond, la traductrice vieillissante emmène le lecteur dans les méandres de ses souvenirs et de ses pensées pour à peine quelques jours qui s’étirent en un seul mouvement. Ici, pas de chapitrage, pas de division : tout est d’un seul et même flot dans lequel le temps se noie, s’allonge, se suspend. Le style, proche du mouvement de la pensée qui va et vient comme le ressac de la mer, permet un mouvement cyclique entre un présent à fleur de peau et un passé trop envahissant. Un souvenir en appelant un autre, comme une pelote qui se dévide, c’est le lecteur qui est sommé de reconstruire pour lui-même le déroulé des évènements qui ont façonné la vie d’Aaliya. Ce pêle-mêle laisse des histoires sans début ni fin, des personnages sans attache ni but, comme le veut la vie.

Le travail de mémoire qui est entrepris est à la hauteur de la quête existentielle dans laquelle se lance l’héroïne : Dieu, la famille, l’individu, la lignée… Comment les articuler et faire sens de sa propre existence ? Tiraillée entre son estime d’elle-même et la non-reconnaissance assumée du travail de sa vie, la narratrice offre au lecteur une réflexion sur la vanité qu’elle recherche et pourtant à laquelle elle ne peut se résoudre. Comme le papier, nos vies sont fragiles et ce qui s’y écrit s’évanouit à la moindre goutte d’eau. Et pourtant, c’est dans le livre, feuille de papier, qu’il y a une force à puiser.

Flirtant avec la littérature de l’attente, ce roman se fait le miroir de nos propres contradictions et incohérences : la narratrice est elle-même l’obstacle au changement qu’elle désire ; elle est elle-même l’épiphanie qu’elle rejette ; et l’espérance qu’elle nourrit ne lui viendra qu’au travers des autres, que, pourtant, elle méprise. Ironiquement, l’héroïne laisse même volontairement la résolution de l’attente, à laquelle le lecteur est évidemment étranger, dans d’autres mains que les siennes. Ce roman, parfois déroutant, voire dérangeant, est donc avant tout une réflexion sur la nécessité du lien humain, qu’il soit par livre interposé ou véritablement vécu.

Il hoche la tête lentement mais de manière rassurante et rappelle l’inévitable sermon sur la famille libanaise : son caractère nécessaire, sa démence, le dilemme qu’elle représente, son mystère et son pouvoir de réconfort.

(page 213)

Références

Les vies de papier
Rabih Alameddine
2013
Traduit de l’anglais par Nicolas Richard
Titre original : Un unecessary woman
Edition Française : Les escales – 2016
Prix Fémina 2016

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