Romans étrangers

Histoire de la grande maison, Charif Majdalani, 2005

Mon point de vue

Le premier roman de celui qui dirige le département de lettres françaises de l’université Saint-Joseph à Beyrouth est un véritable joyau. Oscillant entre le drame et la saga familiale, il retrace l’histoire méconnue du Liban de la fin du 19e siècle à l’après-Première Guerre mondiale. À la manière d’un orfèvre, Charif Majdalani sculpte de longues phrases dans un style proustien et ouvragé qui étirent le temps. Ce temps, qui justement se fait le point de passage entre un passé glorieux à un présent moins faste, permet un véritable travail de mémoire. Faisant jaillir des souvenirs au travers d’un passionnant travail d’enquêteur, l’auteur rend le lecteur participant de sa quête qui mêle tour à tour mémoire et imagination.

Ce drame en 3 actes retrace la vie d’un homme et de sa famille qui connaîtront, tout comme leur pays, l’ascension et le déclin. Les personnages baroques et hauts en couleur semblent à leur aise dans la société beyrouthine où les codes sociétaux occidentaux et orientaux se mélangent à souhait. La construction de la grande maison et de ses orangeraies constitue l’apogée de la gloire de la famille de Wakim Nasser, infatigable travailleur et entrepreneur de génie. Fin connaisseur des liens et des tensions entre nationalités et religions au Liban, l’auteur amène le lecteur au cœur de la chute de cet empire d’un jour. La petite et la grande histoire dansent souvent au même rythme ; ici, la musique tragique du début du 20e siècle apporte des sauterelles qui étoufferont l’économie du pays ; la marche funèbre continue avec le début de la Première Guerre mondiale puis la déportation de nos héros en Anatolie où ils vivront dans la misère, habitant dans les maisons laissées vides par le génocide arménien. Mais l’auteur ne fait pas de l’Histoire une fatalité : le thème de l’absence du père, du chef de clan, du Zaïm est très développé. La grande maison ne tient debout que parce que celui qui l’a construite y réside et trouve à transmettre à la génération suivante non seulement l’histoire de la famille, le réseau tissé avec patience, mais aussi une certaine stature. Si ce passage de relais ne peut se faire, le temps de l’exil et de la ruine suivra celui de la gloire. L’inévitable parallèle entre l’état de la maison et celui de son pays permet au lecteur de toucher du doigt ce qu’a été le Liban entre l’occupation ottomane et le mandat français.

Le livre, parsemé de mots arabes, emmène le lecteur dans un voyage où tous les sens sont exaltés. Grâce à une belle maîtrise de la relance et des métaphores, l’auteur tient le lecteur en alerte au fur et à mesure que les souvenirs se déploient. Les trous de mémoire laissent place à une imagination débordante, démontrant qu’il est possible d’écrire une chronique romanesque avec brio. À découvrir sans tarder !

À l’origine des origines, il y a toujours une explosion par quoi le monde se refait, et ici c’est l’explosion démographique de Beyrouth, une grosse bourgade enclose dans ses remparts, fermée sur elle-même, compacte, et qui, vers 1840 et pour des raisons diverses […], voit ses limites débordées et ses enfants éparpillés dans ses alentours comme les grains d’une grenade trop mûre

page 52

Références

Histoire de la grande maison
Charif Majdalani
Editions du seuil – 2005

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