Épistolaire,  Romans étrangers

84, Charing Cross Road, Helene Hanff, 1970

Mon point de vue :

Une envie de livre, un catalogue, une commande et le tour est joué.
On se croirait en 2023 où tout est à portée de clic et pourtant, c’est en 1949 que commence cette correspondance entre une lectrice américaine passionnée de littérature anglaise et de livres et un libraire de Londres.

Ce recueil rassemble les près de 80 lettres qui traversèrent l’océan Atlantique pendant une vingtaine d’années. L’ouvrage épistolaire témoigne de l’amour de la littérature, mais aussi du livre en tant qu’objet. Reliures, dorures ou encore papier bible, c’est aussi tout cela qui fait du livre ce qu’il est. Le livre n’est pas simplement un objet utile ; sa présence sur les étagères de la lectrice américaine rend permanente l’histoire dont il est le témoin.  Il devient un objet esthétique qui dans l’esprit de la lectrice renferme plus qu’une histoire, plus que des vers ou des témoignages du passé. Au départ, il est une chose à posséder absolument. Son absence est manque non seulement dans la bibliothèque, mais aussi dans la vie du lecteur. Peu à peu, il devient celui qui possède son lecteur, le captivant et l’entraînant page après page. Les mondes que recèlent les livres et qui s’ouvrent au lecteur sont innombrables et viennent rencontrer l’histoire personnelle du lecteur, peupler son lieu de vie, s’imprimer dans ses lettres et façonner sa vision du monde.

 Au fur et à mesure que la correspondance se nourrit, d’autres, de l’entourage du libraire, y prennent part et c’est tout un pan de l’histoire de la vie en Angleterre qui se retrouve couché sur le papier. En remerciement des livres, Hélène envoie des paquets de nourriture pour Noël, Pâques ou quelques occasions spéciales qui se font de plus en plus fréquentes. C’est qu’en l’Angleterre, les restrictions alimentaires de l’après-guerre sont encore en vigueur. Les œufs et la viande manquent…
Ces échanges internationaux de denrées alimentaires et littéraires témoignent que la toile relationnelle se tisse déjà dans le monde. Dans les lettres on perçoit toute l’affection que se portent les écrivains qui pourtant ne se sont jamais vus : ils sont unis par leur amour des livres, des livres anciens plus particulièrement. Le métier de libraire apparaît avec une simplicité émouvante entre les lignes de cet échange épistolaire.

L’Américaine commande sans relâche les livres qui lui faut à un prix qui nous paraitrait dérisoire aujourd’hui. Pourtant, elle aussi tente tant bien que mal de joindre les deux bouts avec son métier qui serait de nos jours qualifié de freelance. Les auteurs pour lesquels elles se passionnent me sont pour la plupart inconnus, hormis John Donne ou Stevenson, et m’invitent à parfaire ma culture littéraire anglaise.

Ces lettres sont aussi un témoignage du choc des cultures entre l’Angleterre et les États-Unis, entre une Europe qui sort de la guerre et une Amérique épargnée, entre un Anglais coincé dans ses conventions et une Américaine qui use volontiers de familiarité. La liberté de ton de l’une tranche avec le professionnalisme de l’autre. Le versant politique est aussi abordé succinctement dans les lettres et laisse entrevoir les différences entre les deux systèmes : une monarchie parlementaire où Churchill cherche un nouveau souffle à la fin de l’année 1951 et une démocratie encore jeune où Démocrates et Républicains se partagent déjà l’arène.

Ces lettres sont aussi le reflet de ce qu’est la vie dans sa simplicité. Les aléas dû au travail, aux déménagements, au célibat ou à la vie de famille, la crainte de manquer du nécessaire, la joie des visites et des anniversaires… les deuils aussi et les projets avortés. Même si par certains côtés le lecteur d’aujourd’hui pourrait retrouver des échos anachroniques avec Amazon ou le langage SMS, ce livre est un rappel qu’il y a une cinquantaine d’années la vie n’était peut pas aussi faste qu’elle peut être actuellement pour beaucoup. Que voyager requérait trop d’investissement financier et que les lettres étaient encore un bon moyen de garder le lien.  

Ce livre, tranche de vie, est délicieux : tout en ayant un goût de nostalgie, il est porteur d’un véritable espoir pour l’avenir. Il nous dit et redit combien les livres, et notamment ceux du passé lointain, sont indispensables à notre construction et il nous met au défi de créer et de maintenir les liens qui nous unissent tous, aussi ténus soient-ils. Et cela même si un océan nous sépare.

Pourquoi irais-je courir jusqu’à la 17è Rue pour acheter des livres crasseux et mal fichus quand je peux en acheter chez vous des tout beaux tout propres sans même quitter ma machine à écrire ? Londres est bien plus près de mon bureau que la 17è Rue.

page 39

Références

84, Charing Cross Road
Helene Hanff
Préface de Daniel Pennac

Traduit de l’anglais par Marie-Anne de Kisch
1970, 1973
Éditions française Autrement, 2016

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