Bande dessinée

La terre, le ciel et les corbeaux, Teresa Radice & Stefano Turconi, 2022

Mon point de vue :

Choisir un livre à la bibliothèque n’est pas toujours chose aisée, surtout quand le temps est compté, quand deux enfants réclament votre attention et que quelqu’un semble attendre derrière vous. En quelques secondes, le choix se fait : je prends, je prends pas.

Je m’autorise tout de même à prendre le temps d’ouvrir le livre, de parcourir en diagonale quelques pages, de lire la première et la dernière phrase, un rituel qui a fait ses preuves au fil du temps.

La terre, le ciel et les corbeaux m’attire d’entrée de jeu. J’aime le titre avec son rythme ternaire. J’aime les illustrations, ou plutôt devrais-je dire les peintures. J’ouvre le livre et je découvre rapidement qu’il joue sur le plurilinguisme. Comme un écho au premier congrès mondial de traductologie donné à l’université Paris Nanterre dont je viens de suivre les conférences.

L’ouvrage raconte la rencontre improbable d’un chasseur alpin italien, d’un soldat allemand et d’un combattant de l’armée rouge. Un Italien, un Allemand et un Russe. Comme le remarque le personnage principal, cela ressemble au commencement de ses blagues qu’enfants nous entendions dans la cour de récréation. L’Italien parle italien, le Russe russe, l’Allemand allemand. C’est la guerre qui les a unis malgré eux. Une guerre dont chacun veut se défaire, une guerre qui les rattrape.

Tous trois partis des îles Solovetskij où deux d’entre eux étaient prisonniers. Ils marchent dans la neige pour fuir le front russe. À mi-chemin entre la bande dessinée et le roman graphique, l’ouvrage livre à son lecteur les réflexions et pensées du personnage principal, Attilio Limonta. Le traducteur français a gardé l’effet de dépaysement créé par l’interlinguisme : le lecteur unilingue se retrouve dans les mêmes conditions que chacun des personnages. Il doit deviner, composer, essayer de comprendre avec le contexte, les images, les gestes, les expressions des visages. Il a simplement l’avantage de ne pas devoir faire la conversation…

L’ouvrage est donc une réflexion sur la condition humaine au sens large. Qu’est-ce qu’être humain, quand tout nous sépare — idéologies, buts, langues, rêves… —, mais que nos destins sont liés, que notre survie dépend des liens que l’ont tissent. Le récit se superpose à l’introspection du personnage italien permettant facilement des retours en arrière sur son enfance, son vécu de contrebandier, les raisons qui l’ont poussé à s’engager dans cette guerre. Peu à peu, le récit ouvre la voie à un travail sur l’identité et la quête de sens. Au travers des langues, les auteurs remettent en question nos a priori nationalistes. Le travail sur la complexité psychologique des personnages permet d’aborder leurs faiblesses, le lien avec leur passé et leurs aspirations, bien cachées derrière leurs carapaces de soldats bourrus. Et bien souvent, le personnage principal, comme le lecteur, est surpris de voir leurs préjugés battus en brèche.

L’ouvrage, d’environ 200 pages, est habilement découpé par des citations de Tolstoï. La perspective contemplative des dessins couplée à la voix intérieure du narrateur permet une lecture au rythme de la marche des trois fuyards. Leur fuite est un alibi pour donner à voir un certain visage de la guerre : celle qui fauche les vies des civiles, celle qui fait des ennemis des ennemies des amis, celle qui vide les villages et met sur la route en plein hiver des milliers de gens, celle qui démontre que l’être humain peut être capable du meilleur comme du pire, celle qui rebat les cartes et fait naître d’autres priorités, d’autres espoirs, d’autres possibilités. L’âpreté avec laquelle le personnage principal se bat pour survivre est un éloge à la vie : elle, qui a toujours plus de goûts et de couleurs que la résignation ou l’abandon à la mort.

Les auteurs semblent vouloir mettre à l’honneur la nature, le travail de la terre, la vie simple vécue en harmonie avec les autres. Les illustrations permettent de gouter véritablement à la beauté de lieux presque intouchés par l’homme. Il en ressort une sorte de nostalgie de la vie passée, celle où l’homme travaillait la terre jusqu’à l’épuisement et où les femmes étaient à la maison, disponibles pour leurs maris et leurs enfants.

Le front russe, la guerre 39-45… un écho qui résonne étrangement dans l’actualité du moment.  

A table, nous employons une langue étrange et pourtant, nous parvenons à nous dire tant de chose. Nous parlons avec des gestes, des silences, des regards.

page 44

Références

La terre, le ciel et les corbeaux
Teresa Radice (auteure) et Stefano Turconi (Illustrateur)
Traduit de l’italien par Frédéric Brémaud
Titre original : La terra, il cielo i corvi
Éditions Glénat
2022

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