Bande dessinée

Les enfants de la résistance – Benoît Ers et Vincent Dugomier

Mon point de vue

En 7 tomes, les auteurs-illustrateurs explorent le territoire de la résistance des enfants pendant la Deuxième Guerre mondiale. Conçue pour les enfants d’une douzaine d’années, cette saga haletante, qui s’étend de l’Armistice signé par Pétain en 1940 à la fin de l’année 1943, amène le jeune lecteur dans un autre monde. Un monde qui, pourtant, ressemble au nôtre – c’est en France, dans un village imaginaire entre Langres et Dijon que se déroule l’intrigue ; un monde dont chacun a déjà entendu parler – celui d’une France divisée en zones libre et occupée ; un monde qui pourrait refaire surface.

C’est dans cette perspective que les auteurs semblent vouloir mener une œuvre pédagogique auprès des enfants : à la fois, travail de mémoire, mais aussi travail à l’émergence d’un esprit critique et d’un sens des responsabilités. Véritable documentaire romanesque, ces livres renferment, en fin de tome, un dossier documentaire concernant l’époque traitée, les évènements majeurs et les sources des auteurs.

Mêlant la réalité à la fiction, cette bande dessinée raconte, à la première personne, comment les enfants ont grandi pendant la guerre et joué leur part dans la lutte contre le nazisme. Les dessins respectent les perspectives enfantines montrant les évènements du point de vue de l’enfant, dont le centre de gravité se situe toujours un peu en deçà de celui de l’adulte. L’interaction entre parents et enfants suscite des conversations autour des personnages clés de la guerre et permet d’ajouter des explications en toute discrétion. Tickets de rationnement, étoiles jaunes, laissez-passer, Zazous, STO, tout y est détaillé avec une grande minutie. Les illustrations participent aussi à cette imbrication entre réalité et fiction : les murs du village sont recouverts par de véritables affiches de propagande éditées par le régime de Pétain qui permettent au lecteur d’apprécier la progression de la stratégie de l’envahisseur.

Les enfants parlent sans filtre et demandent sans gêne ce qu’est la politique, le nazisme, le capitalisme ou encore le bolchévisme. Ils se font facilement l’écho des espoirs de leurs parents qu’ils soient gaullistes ou vichyistes. Le petit village est donc tiraillé de tous côtés : une tension qui pourrait être ressentie presque physiquement par les jeunes lecteurs. Heureusement, les héros, François, Eusèbe et Lisa, auxquels il sera si facile pour les filles comme les garçons de s’identifier, sont du côté « des gentils ». Pourtant, ne nous méprenons pas : si l’on connaît l’issue de la guerre, qu’en sera-t-il de ceux qui prennent de plus en plus de risques pour manifester leur opposition au régime de Vichy ? Au fur et à mesure que nos amis grandissent, la guerre s’intensifie et les représailles se font plus rudes. Sans éluder la question de la souffrance et du coût de la résistance, les auteurs ont su garder une approche compatible avec un lectorat jeunesse.

Ce livre offre également une vision internationale du conflit : le jeune lecteur voyage, au fil des journaux et des émissions de radio clandestines, à Londres, en Afrique, au Japon ou encore aux États-Unis. Les personnages de l’occupation ou de la résistance s’expriment dans leur langue maternelle, allemand ou anglais, et sont traduits pour le confort du lecteur non bilingue.
De grandes questions éthiques (la race, la répartition des richesses, la religion, la souffrance…) sont abordées en toile de fond et poussent le jeune lecteur à prendre conscience des enjeux de nos sociétés. Le thème de l’école, particulièrement développé, rappelle combien ce lieu participe de la formation des esprits et des postures du futur. C’est donc sans surprise que les régimes autoritaires, tels que celui de Pétain, ont souhaité la contrôler et y instaurer un culte de la personnalité en même temps qu’une pensée unique.

Malgré le sujet plus que maussade, les pages de cette grande fresque sont lumineuses. La beauté, en particulier celle de la terre, rappelle l’émerveillement de l’enfant devant la nature. Les émotions aussi y sont explorées, celles de la tristesse, de la honte et du regret, mais aussi celles de la fierté, de la joie et des premiers amours.

Réveiller les consciences semble être l’élan qui a guidé les auteurs. Aussi étrange que cela paraisse, il semblerait que les enfants soient ceux, qui non seulement sont les plus alertes, mais aussi les plus aptes à pousser les adultes à l’action. Peut-être est-ce parce qu’ils savent encore, et mieux que nous, comment désobéir ? La joie enfantine et lumineuse que renferment ces pages fait de ces livres une véritable ode à la vie et à la liberté.

En réalité, notre pays n’était pas divisé en deux, mais en trois…
Les résistants…
Les collabos…
Et les attentistes !

Tome 5, page 48

Références

Les enfants de la résistance (7 tomes)
Benoît Ers et Vincent Dugomier
Editions du Lombard – 2020

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