Bande dessinée,  Essais,  Éthique

Le monde sans fin, Jancovici-Blain, 2021

Mon point de vue :

Né de la rencontre entre un dessinateur de BD et un expert du réchauffement climatique, ce livre dense et magistral s’efforce de mettre en mots et en lumière les rouages qui font que notre monde s’autodétruit. Il ne semble plus nécessaire de présenter Jean-Marc Jancovici (pour ceux qui ne sauraient pas encore mettre un visage sur ce nom, il vous suffira d’ouvrir les premières pages du livre pour avoir un portrait illustré de ce personnage médiatique). Quant au dessinateur, certains auront reconnu le style sympathique qui donne vie à Socrate le demi-chien.

Cette BD est le fruit d’un travail de collaboration de deux ans. Elle fait dialoguer les deux auteurs et permet ainsi à l’expert de se mettre à la hauteur d’un lecteur non initié et au dessinateur de poser toutes les questions qui peuvent émerger à la découverte de l’ampleur de la problématique. Le tutoiement, le langage de tous les jours ou encore les traits d’humour donnent au lecteur l’impression d’être partie prenante de la conversation.

Dans un style libéré des traditionnelles cases de BD, Blain trace des dessins efficaces où les émotions sont bien mises en avant, traduisant à la fois la consternation devant les changements climatiques, mais aussi l’humour avec lequel il nous faut aborder la question pour garder la tête froide. L’affranchissement des codes de la BD permet d’inclure les infographies, les graphiques et les équations nécessaires à une bonne compréhension des notions abordées. La mise en abîme qui insère les personnages-auteurs dans les graphiques apporte la légèreté nécessaire pour absorber la densité des informations étayées sur près de 200 pages. Le dessinateur joue sur toutes les composantes à sa disposition : la taille des objets, leur apparition répétée, l’effet d’accumulation pour transmettre au lecteur de manière vivide la notion d’impact et d’empreinte écologique. Le jeu des couleurs est également bien maîtrisé. Le noir et blanc prédomine permettant un style assez épuré. Les couleurs viennent s’ajouter et sont souvent réduites à une ou deux principales par page. Ce procédé permet à l’attention du lecteur de rester focalisée sur l’argumentation sans risquer de se disperser. Cet élément participe à rendre la lecture agréable et fluide.

L’utilisation parodiée d’Ironman achèvera de convaincre les plus récalcitrants que les quelques notions de mathématiques ou de physique apprises au collège peuvent être utiles. Le procédé de personnification de la terre, représentée sous la forme d’une femme évoquant les peintures de la renaissance, vient apporter une autre voix au dialogue : celle de notre environnement que l’on perçoit peu dans notre monde occidentalisé. Cette capacité de donner la parole aux créatures vivantes inaudibles dans le débat public est une des qualités de l’ouvrage.

Pédagogique avant tout, ce livre aborde des concepts familiers en apparence, mais ardus à définir et à manipuler, tels que l’énergie. La mise en place de comparatifs simples, entre un aspirateur et des cyclistes par exemple, permet de comprendre facilement l’impact de nos gestes quotidiens que le climat. Ce vaste ouvrage de vulgarisation cite un nombre impressionnant de sources internationales : japonaises, américaines, françaises… Le lecteur attentif pourra y percevoir les influences qui sont à l’origine de la pensée des auteurs. Dans le même temps, l’ouvrage reste très axé sur les problématiques françaises, offrant des références culturelles volontairement francophones (Astérix, la poule au pot, la Liberté guidant le peuple…) qui réjouiront le lecteur français. S’ils dressent un tableau sombre de nos sociétés et de leur dépendance aux énergies fossiles, les auteurs invitent le lecteur à se questionner non seulement sur son mode de vie personnel, mais aussi sur des notions plus vastes tels que la conception du temps, de la politique, de l’économie, bref sur l’architecture même de nos structures sociétales.

Manifestement pronucléaires, les auteurs prônent la nécessité d’une société axée sur le bas carbone et la sobriété. L’évocation très brève des déchets nucléaires ou le passage sous silence de certaines énergies telles que la géothermie ou l’énergie houlomotrice effrite un peu l’objectivité dont se targuent les auteurs. Ils mettent en parallèle des évènements politiques, culturels et historiques pour démontrer que les changements climatiques, conséquence de notre fonctionnement sociétal, sont également la cause de phénomènes sociétaux de grande ampleur, telle que les mouvements migratoires ou les guerres. La très grande place accordée aux facteurs écologiques dans les évènements sociétaux peut être sujette à questionnement, en particulier concernant le Printemps arabe. Il est également possible de lire en filigrane une certaine critique de la démocratie, sans toutefois percevoir quel système politique est défendu par les auteurs.

Tout en transmettant un certain sens de l’urgence, le livre ne vise pas la culpabilisation de son lecteur. Les auteurs y développent l’hypothèse des mécanismes cérébraux du circuit de la récompense pour expliquer l’incapacité de l’homme à agir, son individualisme et donc sa dépendance aux énergies fossiles.

Le titre semble permettre deux interprétations. Celle, optimiste, qui a foi en l’homme et en sa capacité de réveil, de changement et d’adaptation. Un autre, plus ironique, voire cynique, qui voit un monde qui court inévitablement à sa perte, bien loin du monde merveilleux de l’Histoire sans fin que ce titre évoque. Un simple jeu de mots et « le monde sans fin » devient « la fin du monde » ; et ce livre prend la forme d’une apocalypse, dans son sens étymologique de révélation.

Le lecteur qui saura surmonter la densité de l’argumentaire verra sa conception du monde transformée : à lire absolument !

Eh bien, tu n’as pas d’énergie verte. Ni rose, ni noire. Ni propre, ni sale dans l’absolu d’ailleurs. Choisir une énergie, c’est choisir un type de transformation avec des avantages et des contreparties…. Toute énergie devient sale si tu l’utilises à grande échelle… n’importe laquelle. 

Page 30

Références :

Le monde sans fin
Jancovici, Blain
Couleur clémence Sapin et Chrsitophe Blain
Editions Dargaud, première édition, 2021
191 pages

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