La frontière, Un voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège, Erika Fatland, 2017
Mon point de vue :
Une frontière longue de 60 000 km entoure un pays bordé par 14 pays et 3 républiques séparatistes, comptant plus de 17 millions de km² et peuplé d’environ 200 groupes ethniques. La Russie, ce pays entre deux continents, semble fasciner Erika Fatland, journaliste norvégienne de 38 ans. Elle fait le pari, qu’en longeant la frontière par l’extérieur, en interrogeant les peuples voisins et les individus habitant dans les pays limitrophes, elle pourra mieux cerner le pays le plus grand du monde. Elle entreprend donc un périple de près de deux ans le long de la frontière russe.
Tout au long du voyage, par la mer ou la terre, l’auteur s’efforce de comprendre les rapports qu’entretiennent les pays et les peuples limitrophes avec leur voisin russe. Le concept de frontière se tisse au fur et à mesure du voyage. Ici, elle est rupture, avec ses fils barbelés, ses soldats en arme, ses interdictions de traverser. Là, elle est passage, où un pas suffit à la franchir. Elle peut être invisible ou matérialisée, mouvante ou ferme. La frontière est un lieu de rupture qui, en quelques centimètres de terre, permet un changement de langue, d’alphabet, d’horaires, de calendrier, de monnaie, de système politique. Partout, cependant, elle est le résultat de l’Histoire.
L’ambitieux ouvrage n’est pas seulement un traité de géographie. Il mêle, avec brio et de façon ludique, l’Histoire aux témoignages de ceux qui ont vécu les guerres, les déportations, Tchernobyl ou encore la famine et le froid. Ces personnes, qui pour certaines parlent sous couvert d’anonymat par peur des représailles de leur gouvernement, sont témoins que les grands, les rois, les dictateurs, les chefs déplacent non seulement les frontières, mais aussi les peuples au gré de leur fantasme. L’auteur norvégienne et russophone retrace aussi le parcours des langues et leurs oscillations géographiques en fonction des déplacements de population. Les religions semblent elles aussi aller et venir en fonction des arrangements politiques, des mariages ou des déportations massives. Ce livre démontre encore une fois combien l’Histoire avec sa grande hache, comme dirait Perec, laisse bien des cicatrices, non seulement dans les vies des individus, mais dans celles des peuples, dont la mémoire perdure par-delà le temps. Holocauste tient une place importante dans le livre ainsi que l’Holodomore et la mise en place des ghettos.
Au fil du voyage, l’auteur raconte la genèse des pays et des peuples dont elle foule la terre. Au fur et à mesure des récits, les histoires se croisent et s’entrecroisent pour constituer l’histoire mondiale. D’une manière ou d’une autre, et même si le livre offre un point de vue plus oriental du récit mondial que celui auquel est habitué le lecteur français, tous les peuples, toutes les nations sont liées. Les grandes puissances font leur entrée. La France est citée fréquemment via Richelieu, puis Napoléon, puis lors des conflits internationaux.
Écrit en 2017, le livre retrace de longues pages de l’histoire russe et soviétique. Mais le lecteur contemporain sera particulièrement attentif aux passages relatant l’invasion de la Crimée, le concept de finlandisation ou encore les relations entre les pays nordiques et l’OTAN. Le livre a une portée prophétique : l’auteur livre quelques commentaires sur la personnalité de Poutine et ses ambitions. Ces prédictions qui résonnent étrangement aujourd’hui, un an après l’invasion par l’armée russe de l’Ukraine.
Passionnant, l’ouvrage entraine le lecteur au cœur même du voyage. L’auteur raconte avec enthousiasme ses rencontres, celles toutes simples ou fortuites dans un taxi ou un restaurant, celles organisées avec d’anciens chefs d’État ou des dissidents politiques. Elle réalise la prouesse de faire ressentir au lecteur l’ambiance d’une ville ou d’un pays. En Corée du Nord, le lecteur se sentira presque oppressé par la surveillance constante. Dans les plaines, les grands espaces donneront un sentiment de plus grande liberté. Le choix de villes où l’auteur s’arrête est minutieux : des plus peuplées aux plus reculées, elles sont le reflet d’un passé soviétique et d’un présent tiraillé, presque schizophrène. L’auteur se fait l’écho des préoccupations de son temps, évoquant la pollution importante présente dans l’océan arctique, due aux installations soviétiques ou encore dans la ville d’Oulan-Bator en Mongolie, ville la plus polluée du monde.
Plus qu’un carnet de voyage ou un compte rendu journalistique, cet ouvrage est avant tout un hommage à toutes ces femmes et tous ces hommes qui ont vécu d’une manière ou d’une autre à la frontière de la Russie, tantôt intramuros, tantôt extramuros, au gré des changements de régime. L’auteur ne livre pas de jugement sur la Russie d’aujourd’hui, mais laisse au lecteur le soin de se forger sa propre idée, sur la base des témoignages recueillis. Cet ouvrage a donné la parole à ceux qui en sont privés ainsi à ceux qui, souvent, gardent le silence tant ils peuvent se sentir oubliés ou insignifiants. Cet ouvrage se fait l’écho de leurs vies, de leurs avis et ainsi, il est un livre de relations.
Je salue ici le travail du traducteur qui a permis au texte de franchir les frontières de la langue pour amener jusqu’à moi un ouvrage qui sans cela n’aurait pu contribuer à enrichir ma vision du monde et de ses mondes aux limites toujours mouvantes.
L’histoire de l’Europe de l’Est donne le tournis. Les frontières ont avancé et reculé au fil des siècles ; des pays ont disparu et sont réapparus, d autres ont vu le jour.
page 466
Références
La frontière, Un voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège,
Erika Fatland,
2017
Traduit du norvégien par Alex Fouillet
Édition française : Gaïa Éditions, 2019
652 pages



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