Sorcières, sages-femmes et infirmières, une histoirE des femmes soignantes (2014)
Foncièrement féministe, militant et à charge, cet ouvrage est à lire comme un pamphlet. Malgré des prises de positions très tranchées, ayant par moment nécessité une correction lors de la deuxième édition, les auteures ont le mérite de faire connaître ce pan — souvent oublié — de l’histoire des femmes. La formation des sages-femmes ne revient que très peu sur cette période de l’histoire, pourtant si cruciale à ce métier. À l’heure où les naissances à domicile, légalement possibles, sont encore rendues impossible par les démarches administratives inhérentes à leur pratique, il est nécessaire de faire entendre d’autres voix, que celle du discours bien policé de l’état et des agences médicales relayant bien souvent l’opinion d’une profession majoritairement masculine — les gynécologues-obstétriciens.
Cet ouvrage est une introduction sur le sujet. Il n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais plutôt de donner envie de poursuivre la quête et l’enquête concernant la place des femmes dans les systèmes de santé occidentaux. Les auteures américaines évoquent aussi bien l’histoire de la santé sur le vieux continent qu’en Amérique du Nord. Partout, elles observent cette même constante : les femmes ont, de tout temps, étaient guérisseuses. Au sein de leur famille et de leur communauté, elles étaient celles qui connaissaient les plantes, savaient faire naître, pouvaient accompagner les mourants, etc. Elles savaient et prenaient le temps.
Savoir soigner est petit à petit apparu comme un pouvoir. Celui qui sait soigner — ou qui trouve le moyen de tenir en son pouvoir cette connaissance — a l’ascendant sur le peuple. Les auteurs démontrent qu’en Europe l’État s’unissant avec l’Église, ont mené des campagnes de persécutions à l’encontre de ces guérisseuses locales. Les auteures reviennent sur les rouages d’une chasse aux sorcières institutionnalisée aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Citant le Malleus Maleficarum, elles démontrent que c’est la sexualité féminine qui était vue comme la source de la sorcellerie. Toute femme ayant un comportement jugé décalé (et en particulier celles qui ne dépendaient pas d’un homme : mari, père, frère…) pouvait faire l’objet d’une dénonciation. L’ouvrage est agrémenté de reproductions de tableaux dépeignant cette époque sombre de notre histoire. Les auteures rappellent qu’in fine celles qu’on nommait sorcières étaient arrêtées et tuées pour avoir soigné. Et de citer : « Ce serait mille fois mieux pour le pays si tous, et particulièrement les sorciers et les sorcières bienveillants, pouvaient subir la mort ».
Professionnaliser la médecine consistait essentiellement à pouvoir définir qui peut et ne peut pas soigner. Facile alors d’exclure les classes sociales défavorisées, les femmes, les populations autochtones, les étrangers, etc. Aux États-Unis, comme en Europe, la profession devient l’apanage des hommes riches. Des universités ouvrent. Des étudiants étudient parfois 1 ou 2 ans, sans voir ni toucher aucun patient. Au Moyen-âge, la médecine est passée des guérisseuses empiriques aux mains d’universitaires qui discouraient sur les humeurs de leurs patients et qui usaient de procédés basés sur la superstition : saignées aux sangsues, bouillon de serpent noir…
Selon les auteures c’est non seulement les hommes qui ont volé aux femmes le statut et le savoir médical, mais surtout les hommes de la classe élevée de la société. Féministes de la première heure, les auteures dénoncent également les effets du capitalisme sur la situation féminine. Ainsi, la femme a été reléguée à une fonction de subalterne en tant qu’infirmière, prenant ses ordres du médecin et accomplissant les tâches qu’il ne voulait ou ne pouvait pas faire.
Pour les auteures, c’est aussi chaque femme qui a été amputée d’un savoir précieux sur son propre corps et sa propre sexualité. Ainsi, elles préconisent la circulation des savoirs, en particulier sur le corps féminin, aux femmes et par les femmes. Dans le sillage du Mouvement pour la femme est né le planning familial.
On peut regretter que les auteures opposent si fortement les genres, faisant des hommes des ennemis. Comme si eux aussi en pouvaient quelque chose d’être né homme… Les auteures ont évoqué des femmes de classes supérieures ayant pu accéder aux études de médecine travaillant à fermer les portes des universités à leurs consœurs de classes moins aisées. Elles auraient pu également évoquer quelques hommes œuvrant pour les droits des femmes. On peut regretter aussi que la femme soit placée au centre, en opposition à tous — homme et enfant — au lieu de promouvoir une société de l’entraide, de la parole commune, de la solidarité et de la répartition des responsabilités comme des honneurs.
Malgré un ton agressif, ce livre a le mérite de donner la voix à celles qui ont été oubliées de l’Histoire.
Walter Benjamin nous rappelle que l’histoire est écrite du point de vue des vainqueurs. […] Ce à quoi Benjamin nous invite, c’est à écrire l’histoire du point de vue des vaincus. C’est à cette condition, dit-il, qu’il sera possible d’interrompre le temps de l’oppression
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Références
Sorcières, sages-femmes et infirmières, Une histoirE des femmes soignantes
Barbara Ehrenrich et Deirdre English
2014 traduction française de la seconde édition parue en anglais en 2010
Éditions Cambourakis


