Poésie,  Romans français

Geai, Christian Bobin, 1998

Mon point de vue :

En ce moment, je me passionne pour le conte. Et plus je redécouvre le monde du merveilleux, plus je me dis que Geais est en fait un conte. Les contes, ce n’est pas pour les enfants… Il me semble que ce n’est même pas pour l’enfant qui sommeille encore en l’adulte. C’est pour les adultes. Pour les aider à revisiter leurs vies et leurs mondes, mettre en lumière ce qui est caché par les ombres d’une vie menée à 200 km/h.

Dans tous les contes, il y a au moins un personnage entre les deux mondes, le monde des vivants, le monde des morts. Albain est de ceux-ci. Il est le trait d’union entre le monde des vivants et des morts. Ou inversement, dirait Christian Bobin. Il est celui qui voit, entend, marche des deux côtés. Il est celui qui ne choisit pas, qui n’a pas à choisir.

Albain est aussi celui qui fait rêver le lecteur, non pas parce qu’il est lui-même rêveur ou poète, mais parce qu’il est celui qui n’a pas eu besoin de se plier à la bienséance, aux conventions, au savoir-vivre de la société. Il est celui qui a fait plier le reste du monde. Voilà, il est l’idiot, le fou, le dans-la-lune, le paresseux, l’incapable, le bon-à-rien… Il est par conséquent celui dont on n’attend rien, celui qu’on laisse faire. Il est libre. Plus libre même que le lecteur qui peut-être l’envie.

Si le livre est poétique tant par sa forme tant que par le fond, il est avant tout une critique de notre société efficace centrée sur la réussite. Le phrasé lent qui invite à la contemplation, les détours, les phrases laissées en suspend qui elles-mêmes suspendent le temps, viennent contraster avec les impératifs de notre société, incarnés par les parents, le village, le monde. La critique est profonde. Elle ne reste pas à la surface des choses où seul l’aspect commerçant de nos sociétés serait critiqué. L’auteur s’en prend aux traditions, à l’église, à l’école, au village. Tous ces éléments semblent mis en place pour guider les enfants puis les adultes à construire une vie réglée, productive et bien rangée. Une vie lisible, compréhensible par tous.

Comme dans les contes, il y a le gentil et le méchant. La force de ce conte-ci réside dans la fabrication d’un méchant à la fois unique dans sa pensée, mais tentaculaire. Il est légion et pourtant presque invisible. Il est un peu partout. Il est dans le père autoritaire, dans les villageois qui se moquent, dans les parents apeurés par l’influence d’Albain sur leurs enfants, dans le commercial qui n’en peut plus de la lenteur et des rêveries d’Albain…

Albain est donc celui qui peut se permettre de rêver. Celui qui peut converser avec une morte. Je n’ai pas trouvé dans le livre d’explication quant à son nom : Geais. Est-ce parce que c’est un oiseau souvent associé à l’au-delà positivement ou négativement ?  Ou une critique à peine déguisée de notre société de consommation : « j’ai » dit celle qui ne peut plus rien posséder… ? Je ne sais pas. Plutôt que de bleu, c’est de rouge qu’elle est vêtue. Quoi qu’il en soit, elle sourit et c’est de ce sourire qu’est rempli le livre. Une façon de nous dire que l’immatériel compte plus que tout ce que nous pouvons posséder parce qu’il est éternel.

Parlant d’oiseau, Albain prend son envol au milieu du livre. Il doit faire sa vie. Ses parents ne le veulent plus à la maison. Il doit trouver son gagne pain, faire son trou. C’est là qu’il devient narrateur, comme s’il pouvait assumer sa vie, en décider de la direction. Et pourtant, ce changement radical n’impacte ni le ton du texte, ni le cours de sa vie, ni même ses relations à Geai ou à son lecteur.

Avec Geais, Christian Bobin réussit le miracle d’offrir au lecteur, qui est lui-même partie prenante de cette société de la rapidité, de l’efficacité, une parenthèse inutile. Inutile au sens marchant, évidemment. Le livre offre plus qu’un moment hors du temps. Il est une réflexion sur l’amour, sur Dieu, sur notre rapport à la mort et aux morts. Il est une invitation à voir les Albains qui nous entourent autrement qu’au travers de nos lunettes habituelles qui ne valorisent que l’efficacité. Il nous encourage à voir la beauté du monde. Il nous dit tout bas que cette beauté est à portée de main.

Les contes, à l’exception peut-être de ceux d’Andersen, tendent à finir bien. Au moins pour le gentil. Dans celui-ci, il y a bien une rencontre, un coup de foudre, une union… Mais le titre du livre suggère que le personnage principal n’est peut-être pas Albain, mais la morte. Une morte qui finit par mourir une seconde fois. Par re-disparaître. Ici, le texte ne se fait pas guide ; il ne donne pas d’opinion. Il ne dit pas s’il faut rire ou pleurer. Il semblerait que ce soit au lecteur de décider. Chacun est donc libre, beaucoup plus libre que dans les contes classiques qui tendent à un certain manichéisme, de vivre pleinement ce que son cœur lui fait ressentir.  

Voir, entendre, aimer. La vie est un cadeau dont je défais les ficelles chaque matin

page 73

Références

Geai
Christian Bobin
Éditions Gallimard
1998

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