Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters, 2021
Mon point de vue :
Insupportable. Beau.
Insupportablement beau.
Mahmoud ou la montée des eaux n’est pas un livre sur le changement climatique.
C’est un livre qui donne la parole à ceux qui l’ont perdue, à ceux qui n’y ont plus droit parce que leurs dirigeants en ont décidé ainsi. Rendre muet, tuer, anéantir… rien de plus facile pour garder le pays et le pouvoir entre ses mains.
Mahmoud vit en Syrie, tout proche du barrage de Taqba, construit sur l’Euphrate, et du lac Assad que forme la retenue d’eau. C’est sous ce lac que se trouve son village d’enfance englouti par les eaux. Mahmoud est vieux, malade et fou. Il ne craint plus les bruits de guerre qu’on entend tout proche du barrage. Il a déjà tout perdu : son village, ses amours, ses enfants partis pour la guerre, son métier… Il n’a plus rien à perdre, même pas le temps.
Alors il prend sa barque, vogue sur le lac et plonge vers son village. Vers ses souvenirs. Vers l’oubli.
Écrit en vers libres, comme si la poésie, seule, pouvait opposait une quelconque résistance au mal, cet ouvrage est une réflexion sur la souffrance et la mort, la mémoire et l’oubli, la vulnérabilité et la force. L’auteur est belge. De prime abord, cela interroge sur sa légitimité à aborder un sujet si lointain, la guerre en Syrie. Et peut-être est-ce justement là le problème : que nous, Occidentaux, nous nous sentions si loin des problématiques de nos contemporains syriens. Les scènes décrites nous heurtent par la violence et la souffrance qu’elles dégagent et pourtant, elles font partie de la vie de beaucoup et en particulier des femmes. La douceur de la poésie devient presque blessure quand elle met en mot ce qui ne devrait pas exister.
Ce livre interroge notre rapport à la folie et à la dignité. Qui est le plus fou, entre Mahmoud et Assad ? Qui des deux est encore digne ? Critique acerbe du régime de Bachar-el-Assad, l’ouvrage plonge le lecteur dans les méandres de la vie des citoyens syriens qui oscille en fonction des décisions du pouvoir en place. Il raconte, au travers du flot de pensées de Mahmoud ou des appels à la raison de sa femme, le printemps de Damas où l’espoir de changement était grand. Il évoque la répression, les massacres, la fuite et la guerre. C’est le récit de l’espoir étouffé, du bonheur englouti et impossible à retrouver.
Mahmoud plonge et il n’y a finalement que dans le silence de l’eau du lac que la mémoire se retrouve, que la tête reprend ses esprits, que l’enfant rentre à la maison comme si tout allait bien, comme si tout était fini, enfin. Toute cette eau qui l’environne, c’est comme ces eaux dans lesquelles il flottait, bébé dans le ventre de sa mère. Plus qu’un retour en arrière, ce livre est un rappel que nous venons tous du même lac. Il est donc aussi un appel à notre humanité : nous ne pouvons pas oublier ce qu’endurent nos frères et sœurs près du barrage de Taqba, en Syrie et plus généralement dans les conflits dont notre monde est le témoin.
Les différentes voix se font écho, celle de Mahmoud en quête de paix, celle de sa femme en quête de son mari. Ils se sont perdus et ce n’est qu’au travers de ces bribes de paroles que se tissent maintenant leurs liens. Le vers libre et sa ponctuation si particulière rendent très bien l’effet de paroles-lambeaux. Ce sont aussi des bouts de phrase, pris déci delà, qui servent de titre aux chapitres, comme pour faire entendre un refrain. L’auteur fait également une place aux poètes syriens dont il cite quelques poèmes, une manière de démontrer le pourvoir de résistance de l’art.
Le lac, symbole de la perte, de la fuite, est en fait le personnage principal de ce long poème. Façonné par la main des hommes, il assiste, impuissant, silencieux, à leurs batailles… Et ses eaux montent, comme si quelqu’un le remplissait de larmes. Le barrage a été construit entre 1968 et 1973. Il a été le théâtre d’affrontements sous le régime de Bachar-el-Assad et certaines de ses infrastructures ont été endommagées, conduisant à une montée des eaux qui pourrait menacer l’édifice et causer une inondation de grande ampleur. Mais ce que nous révèle le livre, c’est que le barrage a déjà craqué, que la vague déferle déjà et que la catastrophe a déjà atteint la vie de nombreux Syriens. Il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir ou d’ouvrir le livre si de l’aide est nécessaire à notre illumination.
Est-ce cela, vieillir ?
page 70
Mieux voir hier qu’aujourd’hui ?
Mieux voir jadis que maintenant ?
Chercher à oublier mais voir tout revenir ?
Le passé est une bombe. Il explose.
Eux, c’est cela qu’ils nomment oubli, qu’ils nomment vieillir.
Référence
Mahmoud ou la montée des eaux
Antoine Wauters
Éditions Verdiers 2021
Prix Wepler 2021, Prix Marguerite Duras 2021, Prix Livre inter 2022
130 pages


