Cinq enfants dans un parc, Simone de Saint-Exupéry, 2000
Mon point de vue :
En empruntant ce livre à la bibliothèque, j’avais bien sûr en tête quelques citations du Petit Prince ou de Terre des hommes. Je connais quelques bribes de la vie de Saint-Exupéry : l’aéropostale, son séjour dans le désert marocain, son mariage avec Consuelo venue de l’autre bout du monde, sa disparition en mer… Mais je ne connais rien de sa famille ou de son enfance.
Je feuillète le livre, à la recherche des quelques photos qui l’émaillent. Ici ou là, la tête ronde de mon héros apparaît. Toujours le regard sombre, le front large, le visage rond. Sur la troisième de couverture, une note a été ajoutée par les bibliothécaires : « Avril 2022. Aucun emprunt sur cet ouvrage au jour du désherbage. Maintien du document, car seul exemplaire existant sur l’ensemble du réseau ». Peut-être suis-je la seule personne à avoir jamais emprunté ce livre… Personne donc ne s’intéresserait à l’enfance de celui qui n’a jamais vraiment fini d’être un enfant ?

Le livre me captive. La préface d’abord, écrite par le petit neveu d’Antoine de Saint-Exupéry, introduit le lecteur dans l’univers quasiment exclusivement féminin de l’auteur. Ensuite, le texte lui-même, raconte l’enfance de ces cinq enfants, non pas sur un ton détaché, mais comme de l’intérieur. Comme si le décor était encore en place, comme si les traditions et coutumes catholiques du début du siècle avaient encore cours. C’est Simone de Saint-Exupéry, la sœur d’Antoine, qui livre au monde ses souvenirs d’enfance. Au fur et à mesure que l’écriture se déroule, Antoine prend une place plus grande, tant et si bien que même certaines émotions ne seront retranscrites qu’au travers de l’ainé des garçons.
Les personnages reprennent vie et entrainent le lecteur dans leur intimité. Les surnoms donnés à chaque enfant participent de ce sentiment d’être admis dans la ronde. La tendresse présente au sein de la fratrie est touchante ; leurs jeux à la fois simples et ingénieux font rêver de cette vie vécue en alternance à Lyon et l’été au château de Saint-Maurice. La ville et la campagne, le travail à l’école et les jeux dans les arbres. C’est là, au milieu de parc, qu’ils retrouvent leur liberté et le château, vaste demeure, devient le lieu où ils se livrent quelques-uns de leurs secrets.
Simone semble être une personne d’une rare perspicacité en matière de relations. Elle discerne les traits de personnalité, met en avant les différences de caractère, caricature les petits défauts ou fait la lumière sur les liens relationnels particuliers. La tante des enfants, mise en scène de manière théâtrale dans le livre, semble y avoir la place imposante qu’elle prenait au sein de la famille. Place laissée vide par le décès du père des enfants quand Antoine a 4 ans.
Cet ouvrage, tout en relatant les guerres successives et les effets qu’elles eurent sur la famille, semble arrêter le temps. Et les enfants reprennent leurs droits : celui de pouvoir jouer, de faire une cabane dans un arbre, d’inventer toutes sortes d’objets, de faire des spectacles et des charades. Celui de rire et d’entrainer le lecteur avec eux. C’est aussi dans ces pages que se lit déjà l’ingéniosité d’Antoine à faire des plans, fabriquer des moteurs et mettre en marche des machines. Mais il y a toujours un temps où les adultes rappellent les enfants, pour manger, pour les leçons, pour les travaux ménagers. Le temps reprend sa course et le lecteur constate alors, que depuis plus d’un siècle les valeurs ont bien changé : plus d’ourlet à faire pour les filles, de confessionnal, d’internat chez les Jésuites pour les garçons. Et Simone de Saint Exupéry, une des premières femmes à entrer à l’École des Chartres et que la vie a conduit jusqu’en Indochine, aurait surement approuvé quelques-uns de ces changements.
Un livre à lire pour saisir, ne serait-ce qu’un peu, ce qu’a voulu dire Antoine quand il écrit : « Je suis de mon enfance comme d’un pays » (Pilote de guerre).
Dans le soir embaumé, les grillons mènent leur jazz. Assourdie par leur chant, grisée de foin coupé, j’écoute en rêve les projets d’un petit garçon que la richesse de la vie n’étourdit pas encore, dont l’avenir droit et simple s’oriente vers l’essentiel.
page 102-103
Référence
Cinq enfants dans un parc
Simone de Saint-Exupéry
Éditions Gallimard, Cahier de la NRF, 2000
Souvenirs inédits de Simone de Saint Exupéry
170 pages



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