Une soupe à la grenade, Marsha Mahren, 2005
Mon point de vue :
C’est un de ces livres, qui une fois ouvert, emplit la pièce d’une odeur de rose, de cannelle et de safran. C’est l’odeur des contes, l’odeur des rêves, l’odeur du temps passé hors du monde. La lecture de ce livre propulse le lecteur dans cet ailleurs immatériel, fait de poésie, de recettes de cuisine et de souvenirs.
Les recettes, c’est précieux, c’est intime, et pour ceux qui savent lire entre les lignes, ça raconte beaucoup plus que ça n’en a l’air. Au-delà des quantités et des impératifs, on devine la vie de ceux qui les ont apprises, travaillées, écrites. Les recettes sont trésors, héritages, mines d’or. Celles qui rythment les pages de ce roman viennent d’ailleurs.
Elles viennent de par delà les mers et les montagnes. Elles viennent d’un pays déchiré par les révolutions et les manifestations ; un pays oppressé par un régime politique autoritaire ; un pays où règne la terreur. Peut-être qu’avoir les mains dans la farine et l’huile est la seule solution pour survivre à la pression…
1979. Trois sœurs quittent en hâte l’Iran, en pleine révolution. Elles errent ici et là avant de se retrouver dans un coin perdu de l’Irlande. Tout n’est que contraste : le soleil de leur enfance laisse place à une pluie grise et venteuse ; la discrétion forcée des Iraniennes en tchador s’efface au profit des cheveux colorés et lustrés des Irlandaises criardes ; les riches odeurs de cuisine orientale rencontrent l’odeur âcre de la bière.
Ce contraste est si marqué qu’il en devient presque caricatural. Une sorte de manichéisme qu’on retrouve dans les contes. Il y a les bons et les méchants. Ceux qui se placent automatiquement du côté des faibles, des étrangers, des laissés pour compte. Et ceux qui ne pensent qu’à eux, à leur maison, leur argent, leur réputation. Il y a les bons et les méchants et d’un bout à l’autre du livre, cela ne change pas — ou presque pas. Les bons seront toujours bons et les méchants toujours méchants. Sauf peut-être pour quelques rares qui auront l’occasion de vivre, au contact de la sagesse orientale, une sorte de réorientation, de renaissance, de rédemption.
En plein milieu de ce petit bout d’Ireland brumeux, les trois sœurs vont reconstruire un bout d’Iran, un morceau de Babylone. À force de gentillesse, de persévérance et de volonté, elles vont apporter un peu d’Eden dans ce petit village. Au contact de leur cuisine, les ambitions se réveillent, l’envie de vivre et d’être heureux renaît.
Et pourtant, leur trésor trouve sa source dans les souvenirs douloureux de leur enfance. Ce conte, qui ne cesse de chercher l’équilibre entre le bon et le mauvais, la tristesse et la joie, le chaud et le froid, offre de l’espoir. Il nous murmure qu’il y a une justice ; que celui qui s’efforce de faire le bien devrait généralement récolter le bien et que celui qui ne pense qu’à lui n’aura pas le dernier mot. Il dit aussi que la joie est accessible sans devoir renoncer à soi-même et à ses rêves. Aux personnages qui trouvent que l’histoire se répète, que les hommes sont tous assoiffés de pouvoir et de violence, l’auteure lève le voile sur des personnalités plus nobles, offrant une espérance à qui est capable de baisser un peu la garde. Et pourtant, le lecteur perçoit qu’il est des blessures dont on ne guérit pas — ou que miraculeusement.
Le lecteur pourra trouver ce roman très féminin. Les héroïnes et le thème de la cuisine y participent. Pourtant, ce livre évoque avec délicatesse des thèmes universels : la séparation, la migration, le deuil, l’espoir, la détermination… Et même quand l’odeur de la soupe à la grenade évoquait un souvenir douloureux, il semble possible de changer le mythe : Perséphone peut devenir Aphrodite. C’est une question d’état d’esprit.
Au lecteur qui connait l’histoire tragique de l’auteure, ce livre peut laisser un arrière-goût empreint de mélancolie. Peut-être lui a-t-il manqué une odeur familière — comme celle de la soupe à la grande — pour la réveiller de sa léthargie ? Peut-être, n’a-t-elle pas su discerner le bon du méchant ? Comme tout bon conte, ce livre dit l’espoir : il est possible d’être soi-même ailleurs. Mais il dit aussi la douleur d’avoir tout quitté et d’être sans chez soi. L’errance spirituelle, qu’elle soit iranienne ou irlandaise, est toujours mortelle.
En regardant l’actualité iranienne, je me dis que la soif de justice, d’équité et de liberté peut parfois virer au cauchemar. Il y a un an mourrait Masha Amini pour n’avoir pas porté de voile dans un lieu public. Depuis, des centaines sont morts lors de manifestations réprimées dans le sang.
Mais les recettes, elles subsistent et disent la force, non seulement des femmes, mais de tout un peuple.
Grâce à ses recettes, elle les encourageait à accomplir des choses qu’ils estimaient auparavant impossible ; une bouchée d’un plat qu’elle avait préparé et ils commençaient non seulement à rêver, mais aussi à réellement envisager d’agir en conséquence
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Références :
Une soupe à la grenade
Marsha Mehran
Traduit de l’anglais par Santiago Artozqui
Titre original : Pomegranate Soup, Penguin Radom House, 2005.
Éditions Piquier 2021


