Ultramarin, Mariette Navarro, 2021
Mon point de vue
Aller au-delà, enfreindre, casser le cercle, dériver, se laisser porter…
Ultramarin est un livre qui invite son lecteur à la méditation sur les règles et les normes qui régissent notre monde, celles qui nous sont données, celles que l’on se donne. D’entrée de jeu, le lecteur est plongé dans l’univers de la mer et des bateaux. Il embarque avec l’équipage sur un porte-conteneurs et partagera avec lui la traversée. Boussole, carte, radars, rapports et journal de bord, tout est codifié et cette réglementation rassure, rappelle que tout va bien, que tout est normal et donne l’illusion que la mer se dompte, se maîtrise.
Usant du thème du cercle, qui rappelle l’eau qui ondoie, l’écume qui se forme autour du navire qui avance, les flaques d’eau de l’enfance, l’auteur démontre en filigrane que tous les cercles qui nous entourent et que nous créons constituent l’espace rassurant dans lequel notre vie peut se vivre. Le cercle de la loi, le cercle familial, le cercle professionnel, le cercle des habitudes… Des cercles qui rassurent, entourent, étreignent, jusqu’à trop parfois. Et pourtant, l’homme – car c’est bien une réflexion sur l’humain que nous livre l’auteur – aime à percer ces cercles, à y faire des trous, des brèches, pour sortir et vivre l’aventure. Comme si vivre n’était en fait possible qu’en dehors du cercle ou à cause de la potentialité d’en sortir.
L’usage que l’auteur fait de la langue reflète cette pensée. Il est possible, pour un temps, de s’offrir une pause, une parenthèse dans la syntaxe parfaite de la langue française. Il est possible d’utiliser la ponctuation comme on veut, de finir les phrases plus tôt ou de les recommencer plus tard. Cet ouvrage très poétique est donc aussi une réflexion sur les codes et les conventions qui entoure la littérature. C’est une revendication en faveur d’une littérature vivante qui sait s’affranchir des normes pour faire vivre le texte en chaque lecteur.
Ce livre est donc un éloge des trous, de la dérive, de l’abandon. Il met en scène, dans le personnage de la commandante, les tiraillements entre contrôle et lâcher-prise, abandon et timing à respecter, équipage à tenir et relation à construire. La poésie rend possible le questionnement autour de notre rapport à la loi et au-delà, de notre rapport à la mort. Car sortir du cercle du connu, du maîtrisable, du calculé, c’est être confronté à son propre abandon et donc à l’immensité du monde, à la profondeur de la mer et par là même, à la petitesse de l’être humain.
L’auteur joue avec le lecteur, démontrant qu’une fois le cercle rompu tout est possible. De surprises en rebondissements, le lecteur est constamment sur le qui-vive, attendant la panne de machine, la mauvaise vague, celle qui engloutit les navires ou encore la rébellion des marins. La tension est palpable sur le bateau qui devient lui-même vivant, décidant d’enfreindre son propre cercle, ses propres instructions. Comme si c’était cela être vivant : pouvoir sortir du cercle.
Au détour des brèches qui se font dans les vies de l’équipage, le lecteur s’introduit dans l’intimité des personnages. Là aussi, les cercles se brisent et on découvre que les dérives et les abandons sont parfois subis. Trou de mémoire ou aphasie, terreur ou tiraillement, les marins démontrent que sortir du cercle ne rime pas toujours avec plaisir.
Des marins, c’est justement d’eux qu’il est question. Il y a ceux qui le sont et il y a les autres. Cet ouvrage est un hommage à ceux qui, sur terre ou sur les flots, sont ultras – ultramarins- ceux qui dépassent les limites pour vivre. Il y a le père, celui qui a vu au de-là du dicible, la fille qui a franchi les obstacles pour réaliser son rêve de commandante, le second qui se sait fait pour la mer et qui pourtant aimerait pouvoir dire à sa famille qu’il restera à terre la prochaine fois. Il y a le clandestin, qui lui, de toute manière n’a plus aucun cercle pour se rassurer et qui avance, libre de tout, comptant simplement sur l’humanité de chacun pour ne pas se retrouver dans la rotondité d’une cellule de prison.
Avec beaucoup de poésie et de pudeur, ce livre rappelle que tout est toujours près d’éclore ou de vaciller. Un peu de bon sens nous aide à nous souvenir que ce n’est que la vie qui fait un pas de côté, qui s’offre une parenthèse, un temps de repos, avant de reprendre sa course, jusqu’à son port d’attache.
Et vous, êtes-vous déjà sortie du cercle pour admirer la vie vue du dehors ?
Vous êtes marin vous aussi ? Vous savez ce que je veux dire par marin. Je ne parle pas de profession ni de carrière. Mais cette autre chose. Je crois que vous l’êtes. Marin. Rejeté par la terre.
Page 130
Référence
Ultramarin
Mariette Navarro
Quidam éditeur
2021
146 pages


