Pérégrinations littéraires,  Romans français

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Modiano, 2014

Mon point de vue :

Le livre débute comme une enquête : un carnet perdu, des numéros de téléphone, des noms qui s’empilent. Tout y est : l’atmosphère pesante, les voix intrigantes, la crainte d’être piégé… Un nom mystérieux apparaît, la mémoire fait défaut et l’histoire commence.

C’est poussé par un personnage énigmatique, qui s’effacera d’ailleurs ensuite, que Jean, le narrateur, entreprend finalement cette quête. Mais c’est une enquête d’un autre genre, plus personnel, plus intime. Il y a bien des preuves, un dossier, des indices, un interrogatoire, des photos, un meurtre, une coupable. Et pourtant le vrai crime, celui qui a été commis à l’encontre d’un enfant, de l’enfant qu’a été Jean, semble indéfinissable.

Jean, la narrateur, est écrivain. Il a la soixantaine. Et plus la quête avance, plus la pelote du temps se dévide. La barrière entre le présent et le passé devient poreuse. Celle qui cloisonne personnage et auteur aussi… La question de l’autobiographie s’immisce dans la pensée du lecteur. L’auteur — le vrai, celui qui est de l’autre côté de la barrière, du côté des vivants — se prénomme Jean lui aussi. Il a le même âge et la même profession que son narrateur… Il est, lui aussi, dans ce temps où la vie est plus longue derrière soi que devant et où l’on se retourne, plus ou moins volontairement, vers les évènements du passé.

Pourtant, ce livre ne se livre pas. Plus les pages se tournent et plus les impasses s’accumulent. Plus les fantômes du passé refont surface et moins les questions trouvent des réponses. Jean — celui qui est du côté de la fiction, si fiction il y a — gravite autour d’une femme, figure maternelle, figure d’amante aussi, peut-être, et dont l’étrange métier — dont il n’est jamais parlé ouvertement — jette encore plus d’ombre sur ce personnage. Le danger semble omniprésent, sans que l’on sache vraiment clairement pourquoi.

Au fil de l’histoire, du temps que l’on remonte pour revenir sur les pas de l’enfance, de nombreuses pistes sont laissées de côté, interrompues. Des pistes que le lecteur aurait aimé explorer à la manière de Gilles Ottolini, le personnage énigmatique qui propulse Jean dans sa propre histoire. Mais l’un comme l’autre sont dépendants du narrateur ; ou de l’auteur ce qui est sensiblement pareil… Il y a comme une envie de Jardin d’hiver à la Perec. Une envie de tout reprendre à zéro, d’être plus méthodique, plus objectif que Jean qui semble mener ces enquêtes à contre cœur. Mais c’est cela, la mémoire. Elle fait ses trous, gère les émotions comme elle peut, et permet parfois d’arriver à soixante ans sans qu’on sache trop comment on a pu survivre à nos traumatismes de l’enfance. Peut-être simplement grâce à l’oubli.

Il y a ce jeu autour des noms. Des noms qui changent, des noms dont on se souvient sans savoir pourquoi. Des noms dont on veut se défaire pour s’extraire du passé, retrouver une certaine liberté. Plus qu’une quête pour retrouver des souvenirs du passé, ce livre est une réflexion sur l’identité et sa construction. Jean, le narrateur, semble s’être construit malgré lui, comme s’il avait fallu enfouir tous les souvenirs et redémarrer à partir de rien. Le va-et-vient constant entre les différentes époques de sa vie et l’empilement des temps fait de cet ouvrage un livre labyrinthique où le lecteur se perd parfois, comme on se perd dans ses propres souvenirs que l’on n’arrive plus à dater, à ordonner.

Le thème de la perte est omniprésent. Le titre évoque la crainte de cette femme, faisant office de figure maternelle, de perdre l’enfant Jean quand il se déplace dans Paris. L’absence des parents reste irrésolue. La peur de l’abandon et de la perte des figures de référents émaillent le texte. L’enfance de Jean semble s’être crispée autour de cette crainte et l’adulte qu’il est devenu semble être constamment méfiant vis-à-vis des autres.

La fin du livre ne semble pas lever le voile sur le mystère. La quête s’avèrera déceptive pour certains lecteurs. Pourtant, relire le livre à la lumière du dernier souvenir de l’enfant Jean, donne un éclairage nouveau. La pièce manquante a, semble-t-il, été trouvée et ce qui reste en suspens n’a peut-être pas vraiment d’importance. Il n’y a que les lecteurs qui aiment les histoires bien complètes, pleines et sans trou qui seront déçus. Les autres sauront y voir combien l’oubli est parfois nécessaire pour survivre.
Ce qui reste inachevé fait surement partie de l’intime. Le lecteur reprend sa place. Il n’est ni le narrateur, ni l’auteur, ni le confident. Il a simplement été invité à faire un bout de chemin quand l’histoire était à dire et pour le reste, il lui faut faire avec les ombres, les oublis, les dénis.

Pourquoi des gens dont vous ne soupçonniez pas l’existence, que vous croisez une fois et que vous ne reverrez plus, jouent-ils, en coulisse, un rôle important dans votre vie ?

page 92

Références

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature
Gallimard, NRF
2014

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